March 11, 1980

Now you see that our problem is different; our problem is precisely what are the axiomatic criteria that can allow us … to orient ourselves in actual political situations. It’s precisely that: what are the great, properly axiomatic criteria that would allow us to situate ourselves in eventual actual political situations? And so, I take my list of these criteria in hand.

Seminar Introduction

Following publication of Anti-Oedipus in 1972, Deleuze continues to develop the proliferation of concepts that his collaboration with Guattari had yielded.

As part of this process of expanding these concepts in order to produce the sequel of Capitalism & Schizophreinia, A Thousand Plateaus, this series of 13 lectures on "The State Apparatus and War Machines" constitutes the major seminar of 1979-80 and Deleuze's penultiimate consideration of these concepts. He then returns to the history of philosophy with five sessions on Leibniz and then concludes the academic year, at his students' request, with two final sessions of reflections on Anti-Oedipus

English Translation

Edited

After the long “parenthesis” on the axiomatic in two sessions before, Deleuze concluded by suggesting the need to consider several problems linked to the axiomatic, notably: the problem of addition or withdrawal of the axiomatic; the problem of saturation of the axiomatic, hence the question of limits; nation-States as possible models of the axiomatic of capital; and a fourth problem to be explained subsequently. He starts this session, then, by asking what the axiomatic criteria are allowing us to orient ourselves within contemporary political situations. The four problems now become four great axiomatic criteria that Deleuze proceeds to examine.

Gilles Deleuze

Seminar of 11 March 1980

Apparatuses of Capture and War Machines

St. Denis, Course 11

Transcribed by Annabelle Dufourcq

English Translation Forthcoming

French Transcript

Edited

Gilles Deleuze

Séminaire du 11 mars 1980

Appareils de Capture et Machines de Guerre

St. Denis, Séance 11

Co-transcription : Annabelle Dufourcq et Mariana Carrasco Berge (avec le soutien du College of Liberal Arts, Purdue University)

…quelle dernière question ? La question suivante : à supposer qu’il soit juste de considérer le système capitaliste comme une axiomatique et d’assimiler son fonctionnement au fonctionnement d’une axiomatique, qu’est-ce qui en résulte pour une compréhension supposée ou souhaitée de la situation politique mondiale ? Alors, en même temps, ça a l’air très ambitieux, faut pas se faire trop d’illusions parce que… c’est juste des petites remarques, c’est-à-dire, est-ce qu’on peut… trouver dans… des événements, dans… dans ce qui apparait pratiquement, des raisons de confirmer cette hypothèse du capitalisme fonctionnant comme une axiomatique ? Et pour nous…, et pour nous à la limite, quelle… quelle source de désespoir et aussi quelle source de petit espoir… c’est ! Ou bien quelle source de remarques donc très… au besoin très insignifiante. Alors, je fais ceci [ ?] ces remarques, en vous demandant de vous rappeler…, je suppose que vous vous rappelez un tout petit peu, la manière dont on a essayé de définir pour elle-même une axiomatique, déjà au niveau des mathématiques.

Mais maintenant, vous voyez que notre problème est différent, notre problème est exactement : quels critères axiomatiques peuvent-ils nous permettre…, nous permettent-ils de nous orienter dans les situations politiques actuelles ? C’est exactement ça : quel sont les grands critères proprement axiomatiques, qui nous permettraient, oui, de nous repérer dans des situations politiques éventuelles actuelles ? Et alors, je prends ma liste de ces critères.

Je dis : premier critère : adjonction/soustraction. En effet il est vrai qu’une axiomatique implique une indépendance respective des axiomes les uns par rapport aux autres, puisque aucun axiome ne peut être déduit d’un autre. Une proposition qui est déduite d’un axiome s’appelle un théorème. Donc, dans un champ social, il y a sûrement des propositions du type théorématique : elles dépendent d’axiomes, mais les axiomes eux-mêmes… vous ne pouvez pas conclure un axiome d’un autre axiome. L’indépendance des axiomes dans une axiomatique fonde évidemment la possibilité… tantôt d’ajouter des axiomes – vous dites à ce moment-là que vous enrichissez le système en termes mathématiques, un système enrichi, quand on ajoute des axiomes – ou bien vous retirez des axiomes : c’est ce qu’on appelle un système appauvri. Je dis : est-ce que tout de suite ces notions très abstraites, empruntées à l’axiomatique, ont un correspondant qui nous fait dire : mais oui, c’est bien comme ça que ça se passe, à un certain niveau ? C’est ma première remarque.

Or je dis oui, oui, il me semble, moi, que dans ce qui se passe actuellement, dans les phénomènes politiques et économiques mondiaux, on assiste perpétuellement et que c’est presque comme deux pôles : et je dirais que c’est la première grande bipolarité, la première grande bipolarité du système capitaliste. Les deux pôles étant une tendance à ajouter des axiomes, à ajouter toujours de axiomes à l’axiomatique du capital, et une tendance contraire à retirer des axiomes, à opérer avec un minimum d’axiomes. Double tendance : enrichir le système/appauvrir le système. Et cette bipolarité, qu’est-ce que c’est ? Il me semble que, on peut la définir – et comme ça, on l’avait vu précédemment, je vais aller… je vais essayer d’aller d’autant plus vite, là-dessus, je reprends juste ce premier point – on l’a vu, il me semble que c’est représenté par, précisément, deux modèles d’État. Vous vous rappelez notre thèse générale, à savoir que, dans le capitalisme, l’État subit une espèce de mutation, oui, une espèce de mutation, c’est-à-dire il ne fonctionne plus comme modèle impérial, c’est-à-dire comme modèle à réaliser, mais il fonctionne comme modèle de réalisation par rapport à l’axiomatique. L’État est devenu comme modèle de réalisation de l’axiomatique du capital. Ben je dis : la première grande bipolarité des États modernes, ça ne me parait même pas être démocratie et autre chose que démocratie. Au niveau des tendances, je dirais… euh… il y a une espèce de pôle totalitaire, et il y a un pôle social-démocrate. Vous me direz : mais les passages ils sont… évidemment les passages ils sont… ils sont très… c’est pour ça que s’il fallait faire une typologie des États modernes, euh… je ne parlerais pas d’État démocratique, d’État totalitaire, d’État ceci, d’État cela, euh… je me contenterais… – si vous voulez pas [cesser de rigoler ?] parce que c’est gênant pour moi de parler… je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous rigoliez, mais ça m’arrête dans ce que j’essaie de… de dire, c’est fatigant. Euh… ça, c’est une remarque école primaire, quoi… hein. Ça gène, quoi…  – Euh… Qu’est-ce que je disais ?

Étudiant : Le pôle totalitaire…

Deleuze : Ah oui [ vous direz ?] il y a perpétuellement des passages, oui. Je prends un cas typique, qui me parait actuellement un des cas les plus… les plus importants dans ce qui se passe dans le monde, à savoir le cas du Brésil. Vous savez que, dans le Brésil, il y a précisément une espèce de situation qui est une, comment dire, une alternative [ ?] « ou bien… ou bien ». Ou bien, ou bien : je dis pas du tout que cette alternative, elle vienne du ciel, elle est fondée par une espèce de développement économique du Brésil… euh… par toutes sortes de données, on le verra peut-être au fur et à mesure de nos rubriques, mais il y a une échéance qui est fixée actuellement, à savoir : les élections prochaines. Il y a une possibilité à savoir que, en vertu d’un développement économique assez prodigieux, qui a ses raisons, qu’il faudrait analyser… euh… le Brésil se trouve devant la possibilité d’élaborer véritablement un marché intérieur. Euh… bon. Très important. Là-dessus, il y a eu – alors que c’était un régime typiquement totalitaire –, il y a eu le rappel et l’acceptation par les exilés, l’acceptation de revenir au Brésil. Ils sont revenus en masse, hein, les Brésiliens exilés. Actuellement, c’est vraiment sur la corde raide, à savoir : le pouvoir est encore tenu de manière totalitaire et il y a les éléments qui se mettent en place, pourquoi ? Pour… l’autre terme de l’alternative, à savoir la possibilité d’un régime, en gros, de social-démocratie. Il y a bien un ennemi commun à savoir : de toute manière il y aura un règlement de comptes, que ce soit social-démocrate ou totalitaire, euh… il y aura forcément des… des tendances et des gens qui seront liquidés dans l’histoire. Mais, c’est pas sûr, là, encore c’est pas sûr qu’y ait pas un retour au totalitarisme.

Or, si vous acceptez juste cet exemple : vraiment, le Brésil comme actuellement étant un pays qui offre cette espèce d’alternative comme en suspens. Une espèce de suspens, là, qui peut dire si, en effet, les élections seront maintenues et seront suffisamment libres pour que s’instaure une espèce de social-démocratie brésilienne, ou est-ce que le système totalitaire se reformera. Je crois que dans l’histoire, hein, c’est un cas rare où un tel suspens se présente. Il y a souvent eu passage de la social-démocratie au totalitarisme et inversement, mais je dis : cette situation… on se dit : bon, qu’est-ce qui va se passer au juste, et comment ? Euh… et l’entente même entre les éléments totalitaires et les éléments sociaux, euh… social-démocrate… tout ça, euh… jusqu’où elle ira ? Euh… c’est très, très curieux, très fascinant, il me semble, la situation actuelle du Brésil. Donc si vous consentez qu’il y a bien ces deux pôles, et que ces deux pôles sont plus pertinents que la distinction démocratie constitutionnelle… etc. etc. bon, si on se donne une vue, à quoi est-ce qu’ils correspondent ? Je dis, ben c’est très simple. Encore une fois si on essaye de définir ce que c’est, que le pôle totalitaire et l’État totalitaire qui exprime ce pôle, je dis : c’est pas difficile – enfin, c’est pas difficile –… je dirais : vous avez un état totalitaire lorsque l’axiomatique – ça a l’air très abstrait, mais ça ne l’est pas tellement, je sais pas... enfin, ce sera à vous de le dire… – lorsque l’axiomatique du capital se réalise dans un modèle de réalisation qui ne retient qu’un minimum d’axiomes.

En d’autres termes, comme dit Virilio, et là je trouve encore une fois que c’est une formule très très profonde : l’État totalitaire, ce n’est pas un État maximum, c’est le minimum d’État. Lorsque vous retirez le maximum d’axiomes, lorsque vous ne retenez qu’un minimum d’axiomes, vous ne pouvez le faire que par un État totalitaire. Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Ça veut dire une chose très simple : qu’est-ce que c’est que la structure économico-politique d’un État totalitaire ? Ben, je crois que c’est avant tout un État qui organise l’effondrement du marché intérieur. Donc, si vous voulez, ma première bipolarité, État totalitaire/État social-démocrate, devient plus précise puisque cette bipolarité est fondée sur deux cas du rapport marché intérieur/marché extérieur. Un État totalitaire, c’est un État qui ne retient, au niveau des axiomes, que les axiomes nécessaires à la participation au marché extérieur, donc il organise la liquidation ou l’écroulement du marché intérieur sous une forme radicale ou sous une forme atténuée. Qu’est-ce que ça veut dire, ça : organiser la liquidation du marché intérieur ? Ça veut dire, retenir comme variable fondamentale uniquement le niveau des réserves et le taux d’inflation. Exemple typique, si vous voulez… Là, bon, un axiome je dirais, à la limite : un axiome pour les réserves, un axiome pour le taux d’inflation. Ce qui implique quoi ? Ce qui implique : ouverture aux capitaux étrangers, en vertu même de la nature du marché extérieur. Ce qui implique : industrialisation du pays, mais industrie de produits alimentaires et de matériaux destinés à l’exportation – toujours le primat du marché extérieur – et l’écroulement du marché intérieur, aussi bien dans les secteurs du travail que de la consommation, que des salaires, etc. Donc, là, vous voyez que, tous les axiomes capitalistes – j’entends bien capitalistes – dont dépend le marché intérieur, vont être supprimés, ou tendent à être supprimés. Dans un tel cas, en effet, il n’y a plus d’axiomes pour cette région-là.

Ça veut dire quoi ? Que toute la région du marché intérieur, elle va pas disparaitre comme ça, mais elle n’a plus d’axiomes qui lui sont propres : ce ne sont plus que des théorèmes, c’est-à-dire, ce ne sont plus que des propositions - conséquences qui dépendent des axiomes conservés, ou bien, pire encore, ce sont des propositions sauvages, c’est-à-dire qu’on laisse varier librement. Exemple d’un tel État totalitaire, aujourd’hui, euh… un exemple le plus frappant, c’est évidemment le Chili. Et le gouvernement chilien le dit lui-même, dans son inspiration qui est précisément une inspiration des théoriciens du capitalisme américain, de la fameuse école Friedman, de la fameuse école de Chicago, ils le disent : les grands axiomes qu’on retient, c’est : le taux d’inflation, le niveau de réserves, et, dans un texte, un responsable chilien dit : le reste n’est qu’une conséquence. Je dis : c’est le langage même de l’axiomatique. « Le reste n’est qu’une conséquence », c’est-à-dire : c’est de la nature des théorèmes, qui dépendent des axiomes, mais vous aurez pas d’axiomes, là. Vos seuls axiomes, sont : l’ouverture aux capitaux extérieurs, la participation au marché extérieur et le reste en découle, à savoir : l’effondrement du marché intérieur. Je dis, si dans le cas du Chili, apparait nettement que il s’agit bien d’un État totalitaire, mais… dans d’autres cas, ça peut être moins net.

Vous pourrez quand même parler, non moins parler, d’un pôle totalitaire qui prend le dessus. Je disais : la France actuellement, il va de soi qu’on… on ne peut pas… on ne peut pas exactement dire que la liquidation du marché intérieur en France se fasse de la même manière que elle s’est faite au Chili, mais il va de soi que, encore une fois, des mesures comme la libération des prix… l’axiome posé comme prédominant sur tout autre, de rendre la production française compétitive, sur le marché extérieur, va impliquer que l’on réduise les axiomes, que on fonctionne avec un nombre réduit d’axiomes, qui expriment précisément cette prévalence du secteur externe sur le marché intérieur, et c’est ça qui définit le pôle totalitaire de l’État, à savoir : l’État est totalitaire quand il n’y a qu’un minimum d’État, c’est-à-dire, quand il y a tendance à restreindre les axiomes. Alors, qu’est-ce que ça donne, concrètement, ça veut dire quoi ? Ben, vous voyez bien comment, en effet, c’est le contraire, de la tendance social-démocrate, à savoir toutes sortes d’axiomes vont être retirés plus ou moins visiblement : la sécurité sociale, ah bon, non euh… Il n’y a qu’à se demander quel est l’autre pôle : à ce moment-là, il me semble, on comprend beaucoup mieux ! S’il y a un pôle social-démocrate, ça veut dire quoi ? C’est que le pôle social-démocrate, bon… lui, il procède par la tendance à perpétuellement ajouter des axiomes.

Vous me direz : mais comment c’est possible. Evidemment il faudrait dire les circonstances concrètes dans lesquelles tel pôle devient urgent ou devient possible : encore une fois pourquoi au Brésil, actuellement, il y a un pôle social-démocrate qui s’est dessiné virtuellement, alors que le régime d’État, la forme d’État, le modèle d’État étaient totalitaires ? Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui a permis ça ? Mais, chaque fois que vous avez une période où les circonstances sont telles que le capitalisme a tendance à multiplier les axiomes, vous pouvez dire : la social-démocratie se dessine. Sous quelle forme ? Eh ben oui, on ajoutera : vous voulez un axiome pour ceci, etc. Comme… comme… comme on dit : la pression populaire. Vous voulez un axiome pour les femmes ? Bon, on fera des axiomes pour les femmes. Euh… des axiomes pour l’emploi ? Euh… Bon, un régime social-démocrate, il se reconnait... ben, notamment avec ses axiomes pour l’emploi… par exemple : l’axiome plein emploi. Ça, bon, quand vous avez un axiome brandi du type « plein emploi », vous pouvez dire : on est en social-démocratie. Euh… vous voyez, chaque fois que vous prenez sur le vif l’érection d’un type de proposition économique ou politique à devenir, à être érigé en axiome, vous pouvez dire qu’il y a tendance à multiplier les axiomes.

Or, ce qui me fascine, c’est que, dans une organisation capitaliste… c’est à quel point elle est vraiment souple pour tantôt retirer des axiomes, tantôt les faire proliférer, les multiplier, et au besoin de passer d’un pôle à l’autre. Vous voyez comment ça s’est fait : notre économie pendant longtemps a vécu vraiment – et là j’ai l’impression de parler à la fois très abstrait, mais très concret aussi –, notre économie pendant très longtemps a vécu avec des espèces d’axiomes qu’on considérait comme, précisément sous une influence dite « socialiste » euh… que on considérait comme fondamentale. Euh… le plein emploi : bon, pourtant tout le monde savait depuis longtemps que notamment le plan prévoyait – y compris déjà le plan Debré, quoi – prévoyait un volant de chômage fondamental. La prévision planifiée d’un volant de chômage, elle, a toujours été du…dans les sens de l’État totalitaire, à savoir : régulation, et, à la limite, effondrement du marché intérieur.

Or tout ça, ça… euh… dans la politique d’un pays, vous pouvez très bien assigner tel ou tel événement d’après tel ou tel pôle. Or je dis juste que, actuellement, si [il y a] un sens, le régime dit giscardien, le régime giscardien me semble avoir signifié, politiquement et économiquement, euh… la prépondérance du pôle « restriction des axiomes », alors que les deux pôles se traversaient, se partageaient le champ social auparavant. Là on est dans une époque où le capitalisme français me semble avoir radicalement choisi pour une période la tendance à la restriction, la soustraction des axiomes. Bon, euh, dernière remarque sur ce premier point : je disais, et je le rappelle, que un… un intérêt éventuel de cette distinction des deux pôles me parait être celle-ci, c’est de nous entrainer à multiplier certaines distinctions, à savoir, à ce moment-là, il n’est pas question de… euh… de confondre totalitarisme et fascisme. C’est pas vrai, que le totalitarisme et le fascisme soient… euh… soient la même chose. Euh… le fascisme, encore une fois, c’est un type d’État très particulier, qui est pas du tout.., et qui répond pas du tout aux mêmes problèmes que l’État totalitaire. Et je crois que les distinctions entre les deux sont relativement ruineuses, parce que ça nous empêche de comprendre des choses. Il y a eu des États fascistes. À ma connaissance, il y a eu que… en tout cas en Europe, il n’y en a eu que deux, à savoir l’État italien et l’État allemand, hein… euh… au moment du nazisme.

Bon, mais en quoi c’est pas du tout la même chose qu’un État totalitaire ? Je dirais que l’État espagnol, lui, l’Espagne de Franco, ça a toujours été un État totalitaire, il me semble très classique, et pas du tout un État fasciste. Euh… pourquoi ? C’est que l’État fasciste, lui, si on l’interroge et si on s’interroge sur cette notion, en fonction du critère que je viens de proposer, adjonction d’axiomes ou soustraction d’axiomes, eh ben on voit que, très bizarrement, il fait comme les deux à la fois. Que l’État nazi se dise « national socialiste » indique assez que d’une certaine manière, il s’inspirait soit d’une social-démocratie, soit de ce qui est encore tout à fait autre chose, d’États dit socialistes. En quel sens, et pourquoi ? Je dis que ce qui définit l’État euh… fasciste, c’est beaucoup plus ceci : c’est la conversion de l’industrie en industrie d’armement. Je dirais, à ce moment-là : c’est pas du tout une ouverture aux capitaux étrangers. Bien plus, l’État fasciste est un État qui pose explicitement la question économique : comment fabriquer du capital intérieur, et qui ne peut se comprendre qu’à partir de cette question.

Si le fameux économiste nazi Schacht a eu de l’importance, c’est précisément parce qu’il a opéré cette fabrication intérieure de capital nécessaire à l’État nazi. Or cette fabrication intérieure de capital fait appel tout à fait à des procédés du type « multiplication d’axiomes ». C’est pas du tout la même chose qu’un État totalitaire ; simplement c’est évident que le nazisme, c’est pas une social-démocratie. C’est un national-socialisme, ce qui veut dire quoi ? Ce qui veut dire que la fabrication intérieure de capital, donc, qui exclut l’appel aux capitaux étrangers… – pas qui l’exclut… qui l’exclut pas, il y a toujours eu des capitaux étranger, mais enfin qui ne… qui ne fait pas de l’appel des capitaux... aux capitaux étrangers un axiome fondamental, puisqu’il s’agit même quand ils en reçoivent, il s’agit de les suppléer par le capital intérieur, aussi – eh bien cette fabrication de capital intérieur se fait dans la perspective d’une industrie qui devient exclusivement ou d’une manière prévalente, industrie de la guerre. Tandis que l’État totalitaire, il y a absolument pas… il y a absolument pas d’expansionnisme. S’il y a un expansionnisme qui appartient fondamentalement à l’État fasciste, que ça ait été en Italie, que ça ait été en Allemagne, si c’est un État qui ne peut vivre que sous la forme d’un expansionnisme, c’est précisément parce que sa fabrication de capital intérieur est corrélative d’une conversion de toute l’industrie en industrie de guerre, en industrie d’armement. Et parallèlement, voyez, c’est donc, à la figure totalitaire, « appel et ouverture aux capitaux étrangers », il y a une toute autre figure qui est celle du nazisme ou du fascisme, à savoir « fabrication du capital intérieur en fonction d’une industrie d’armement ».

Et, l’autre pôle, l’aspect totalitaire « écroulement du marché intérieur » se retrouve bien d’une certaine façon, c’est les fameuses restrictions, mais emprunte une tout autre forme. Plus du tout simplement la diminution, la restriction, la soustraction des axiomes, mais, cette fois-ci, des propositions, une prolifération d’axiomes proprement intérieurs à savoir…, moi ce qui me parait très important pour tous les régimes… euh… de type fasciste, à savoir la constitution très, très bizarre de toute une industrie et de tout un marché définis par un type de produit très particulier à savoir, la production des ersatz, que vous trouvez pas du tout dans les régimes totalitaires. Là aussi c’est… c’est une grande différence. Donc je dirais que, un État fasciste, c’est un État, lui, qui ne… qui est relativement original par rapport aux deux pôles, à la première grande bipolarité : État totalitaire/État social-démocrate. Sous un de ces aspects, il a une manière à lui de supprimer les axiomes, et sous un autre aspect, il a une manière à lui de multiplier les axiomes. C’est une espèce de composition très monstre. Bon. Voilà ma première remarque, c’est juste comme ça. Deuxième remarque. Le critère que j’étudie… euh… au niveau de cette seconde remarque, ce n’est plus : adjonction/restriction d’axiomes, du point de vue de l’axiomatique, mais la question de la saturation de l’axiomatique. En effet ça s’impose : s’il est juste de considérer le fonctionnement du capitalisme comme assimilable à une axiomatique, qu’en est-il d’une saturation du capitalisme ?

Or, en effet, ce qui me conforte, ce qui me réconforte dans… dans cet… problème, je ne le rencontre pas par hasard, puisque c’est un problème que tout le monde a toujours posé : c’est un problème extrêmement classique quant à la question du capitalisme, à savoir y-a-t-il une saturation et en quel sens ? Et, là, cette notion de saturation qui s’inscrit dans toutes les réflexions économiques sur le capitalisme, de saturation éventuelle, presque suggère que notre assimilation axiomatique / capitalisme est, en un sens, mieux fondée même, que on en avait l’impression. Qu’est-ce que ça veut dire cette question de la saturation dans une axiomatique ? C’est tout simple, à savoir : il est possible que, une axiomatique…, bien plus : il est sans doute inévitable qu’une axiomatique atteigne un moment où elle est saturée. Qu’est-ce que ça veut dire, saturée ? Ça veut dire : on ne peut plus ajouter un axiome – les axiomes étant indépendants, et on a vu : il y a possibilité d’ajouter ou de retirer les axiomes –, eh bien on parlera de saturation lorsqu’on est dans un état où on ne peut plus ajouter un axiome sans que l’ensemble de l’axiomatique ne devienne contradictoire. Une axiomatique telle que vous ne puissiez plus ajouter un seul axiome est dite saturée. Qu’en est-il pour le capitalismeµ ? Est-ce qu’il y a une limite où le capitalisme ne peut plus ajouter d’axiomes ? Et qu’est-ce que ce serait, donc, que cette limite du capitalisme ?

Or c’est pour ça que je faisais référence à ce chapitre célèbre du Capital : « La baisse tendancielle du taux de profit », car c’est dans ce chapitre, il me semble… c’est dans ce chapitre du Capital, très important, très beau, que Marx va le plus loin dans la présentation sous-entendue, au moins, dans la présentation implicite du capitalisme en tant qu’axiomatique. Et, si j’essaie de dire les moments forts du chapitre, en vous… en vous demandant vivement de… le lire ou de le relire, je dirais : il me semble qu’il y a comme trois, trois temps très… c’est un chapitre extraordinairement compliqué, très, très composé, d’une manière très complexe. Je dirais : il y a comme trois niveaux : il y a d’abord une espèce d’analyse [?] que Marx fait, et qui me parait tellement moderne, alors, une analyse qui porte sur la question suivante, à savoir : oui, il y a une limite inévitable du capitalisme, et quelle est cette limite inévitable du capitalisme, à savoir que le capitalisme ne peut pas se développer sans que la proportion du capital dit « constant » et du capital dit « variable » ne change, c’est-à-dire, le capital constant devient relativement de plus en plus important ? Qu’est-ce que ça veut dire tout ça, le capitalisme ne peut pas se développer sans donner une prévalence, sans entrainer la prévalence du capital constant sur le capital variable ?

Et en quoi est-ce que c’est une limite du capitalisme ? Euh… c’est très clair dans... dans l’exposé de Marx, c’est même très limpide. On appelle « capital constant », je vous rappelle, du moins c’est une notion… – précise parce que, là, c’est très important pour tous ceux qui s’intéressent à Marx, et il me semble que chez les marxistes, c’est vraiment présenté d’une manière très, très confuse, ce point, que je précise entre parenthèses – il y a… euh… deux grandes distinctions concernant le capital : il y a capital fixe et capital circulant, et puis il y a capital constant et capital variable. Si on les confond déjà… c’est pas la peine d’essayer de lire Le Capital. Mais je dis que la situation est très confuse parce que, en fait, capital fixe et circulant, c’est une distinction que Marx renouvelle, qu’il utilise et renouvelle, mais qui ne vient pas de lui, qui est classique avant lui. Capital constant et capital variable, c’est l’apport propre de Marx, et cet apport propre de Marx n’apparait que dans Le Capital. Les Grundrisse, ouvrage fondamental qui précède Le Capital, ne parlent encore que de capital fixe et de capital circulant. Il y a un texte de notes de Marx qui me parait avoir une importance énorme, énorme, où Marx, entre les Grundrisse et sa rédaction du Capital, explique que il estime avoir fait une découverte fondamentale en distinguant capital constant et capital variable.

Alors je dis… euh… Je m’indigne, pour une fois, je dis : c’est scandaleux parce que, par exemple dans l’édition La Pléiade, vous trouvez une référence à ce texte qui a été supprimé froidement euh… vraiment pourquoi, alors ? Euh… une référence, et le texte n’est même pas cité. Et dans une note – je l’ai noté, tellement ça me parait scandaleux – je peux lire, le… une note incroyable pour quelqu’un qui fait une édition, euh… c’est page 1705… Voilà, note six-cents… note… peu importe : « dans un passage antérieur que nous omettons, Marx déclare que la distinction entre capital constant et capital variable, que Adam Smith et ses épigones ont confondue avec les catégories de capital fixe et de capital circulant, contient tout le secret de la genèse de la plus-value et la production capitaliste. » Point [?], d’accord, parfait. Euh… c’est dire ce qui vaut une édition comme ça, bon.

Alors, si l’on accepte l’idée que… la, euh… une des grandes nouveautés du Capital, par rapport aux ouvrages précédents de Marx, ce sera ce dégagement de la distinction fondamentale capital constant/capital variable. Euh… c’est tout simple de comprendre ce que veulent dire ces nouvelles catégories marxistes, qui, encore une fois, ne préexistent pas à Marx. Le capital constant, c’est exactement le capital investi dans l’ensemble des matières premières et des moyens de production. Le capital variable, c’est l’ensemble du capital, la partie du capital investie dans le travail humain. La thèse de Marx, la thèse célèbre de Marx, est que la plus-value, la plus-value capitaliste vient du capital variable, c’est-à-dire de la part du capital investie dans le travail humain.

J’ai un papier à signer, non ? Tu seras ouvert… [ ?un petit quart d’heure ?]… Merci beaucoup.

 Vous voyez, et corolaire de la thèse de Marx, corolaire de la thèse de Marx : le taux de profit, le taux de profit capitaliste dépend lui-même de la plus-value. Vous suivez, ça ? Parce qu’il faut bien suivre, parce que c’est… euh… c’est pas compliqué, ça me parait lumineux, ça me parait très simple, très… Or quelle est l’évolution du capital ? Quand il se développe, quelle est son évolution ? Marx, il dit des choses, continue à dire des choses très, très simples. Ben, l’évolution du capital, pour des raisons qu’on verra tout à l’heure, est inséparable d’une espèce de progression technologique fondamentale. Il y a une inventivité technologique du capitalisme. « Capitalisme », c’est un truc du type virus : il y a une espèce de créativité technologique très grande. Or cette créativité technologique entraine quoi ? Que la part du capital investie dans les moyens de production tend à augmenter relativement, tend à augmenter relativement de plus en plus, à savoir le capital constant tend à l’emporter. Non pas absolument : ça va de soi que la plus-value tirée du travail humain augmente, augmente absolument, mais ce qui change c’est la proportion capital constant/capital variable, la relation des deux, à savoir la part du capital constant tend à l’emporter de plus en plus sur la part du capital variable.

D’où ce que Marx présentera comme la crise inévitable du travail dans le capitalisme. Alors, quand on parle des prédictions que fait Marx, ça me parait toujours bizarre que… on le critique sur des points précisément… il a pas prévu. S’il y a un point où il avait pas prévu, c’est ce que deviendrait par exemple la… la prise de pouvoir par le prolétariat, ça… ses prévisions, elles sont très minces. En revanche, quand il parle d’un devenir du capital, à savoir : la part du capital constant tend à augmenter de plus en plus ; bien sûr il avait déjà les données à son époque, mais on peut dire qu’il dit quelque chose de fondamental pour nous aujourd’hui et que, après tout, je vois mal qui… qui l’a jamais dit sauf lui, à savoir ce qui est confirmé par l’évolution technologique la plus simple, [ ?donc] aussi bien le développement technologique dans le domaine des machines dites informatiques ou dites cybernétiques, implique un renversement du rapport capital constant/capital variable. La part du capital constant devient de plus en plus essentielle dans le capitalisme moderne, le processus du travail n’étant plus qu’un procès comme disait Marx, adjacent à la machine.

Bon, vous voyez en quoi Marx pense, là, que, il est en train de décrire une limite du capitalisme. Je dirais, c’est en plein le problème de la saturation : s’il est vrai que le capital constant tend à prendre une importance relative de plus en plus grande, à ce moment-là, qu’est-ce qui se passe ? Le capitalisme rencontre une limite en quel sens ? En ce sens que la plus-value tirée du travail humain, et donc le taux de profit qui dépend de la plus-value, tendent à avoir une importance respective de moins en moins grande. C’est la baisse tendancielle du taux de profit. Tendancielle. Là aussi c’est une affaire de pôles : il y a une baisse tendancielle du taux de profit. Ce serait la limite du capitalisme, mais Marx ne dit pas du tout que, cette limite, elle soit atteinte : c’est vraiment une limite, là, à nouveau au sens mathématique, à savoir quelque chose dont on s’approche, et dont on est toujours séparé par une quantité infiniment petite, d’où l’expression « baisse tendancielle ». Voilà la première grande idée de Marx. Deuxième idée : s’il y a une baisse tendancielle comme ça, ou je dirais aussi bien : une tendance à la saturation du système, vous voyez, je définirais la tendance à la saturation en reprenant les mots, là, qui nous occupent nous, en disant : ben oui, la tendance à la saturation, c’est la tendance du capital constant à prendre une proportion de plus en plus grande.

D’où, deuxième plan du texte de Marx : comment… comment rendre compte, alors, de cette tendance… de quoi dépend-elle? De quoi dépend cette tendance au sens de tendance qui n’atteint jamais : il y a une limite, et une limite qui, d’une certaine manière, est repoussée à mesure qu’on s’en approche. C’est l’idée du… c’est… cette une idée, là, prise… non plus à l’axiomatique, mais au calcul différentiel… au calcul différentiel vieille manière, à savoir : plus on s’approche de cette limite, plus, elle-même, elle est repoussée. Comment expliquer ça ? Dans de très belles pages, Marx nous dit à peu près ceci : ben oui, il y a des limites du capitalisme, seulement voilà, c’est ça qu’il faut comprendre : ce sont des limites immanentes. Là, je sens qu’on va euh… arrêter. C’est des tendances immanentes, hein. Qu’est-ce que ça veut dire des tendances ? Euh, des… pardon : c’est des limites immanentes. Qu’est-ce que c’est exactement, des limites immanentes ? Vous voyez bien : une limite extérieure, c’est quoi ? C’est une limite qu’on rencontre comme un obstacle extrinsèque [bruit], on se heurte à une telle limite. Par exemple le capitalisme aime beaucoup nous faire croire qu’il se heurte à une limite extrinsèque. Par exemple, c’est tout le thème actuellement sur la limite des énergies, ou la limite des ressources alimentaires : le capitalisme se présente comme affrontant lui-même des limites qui seraient les limites de l’univers. Marx a dit autre chose : il dit oui à des limites, seulement ces limites au capitalisme sont des limites immanentes du capitalisme lui-même. Pourquoi ? Parce que, il y a ce que Marx appelle une espèce de contradiction du capitalisme. La contradiction, il essaie de la définir de la manière suivante, quand il lance, dans ce chapitre sur la baisse tendancielle, quand il lance l’idée des limites immanentes. Cette contradiction, dit-il, c’est que le capitalisme à la fois ne cesse pas – et ne peut pas faire autrement : il invente même ça, il produit pour produire, il a inventé la production pour la production, donc il a… on dirait, dans notre langage, quand on parle de flux décodé, en effet il a décodé la production, il a inventé un produire pour produire et, en même temps, en même temps, d’une manière inséparable, euh…

Tout d’un coup je me dis : il se passe quelque chose de grave, peut-être, je sais pas… Tu veux pas écouter si… ? T’entends ? Non oui, écouter juste avec tes oreilles, pas… Ah, non !

Étudiant : Arrête !

Deleuze : Parce que… vous entendez pas, ceux qui sont près de la porte, qu’est-ce que… ? Ah, c’est par la fenêtre, ah bon.

[Inaudible]

Deleuze : Ah bon, ah bon ! Dis ! Dis !

[Inaudible].

Deleuze : Bon, moi je crois qu’il faut y aller, parce que c’est quand même très…, c’est… c’est quand même grave. Bon ben écoutez tant pis, hein. Euh… quand est-ce qu’il a pris le… la décision, le Conseil ?