November 27th, 1979

There is a need, as much for the “City” form as for the “State” form, to appropriate, to capture a war machine. And why do I say that? Because … this is one of the reasons – and I am not saying the only one – but specifically that the “City” form is not a good instrument for appropriating a war machine. … Once again, the “City” form … needs rapid wars based on mercenary action. It’s obvious that war or appropriation of the war machine can be oriented to many different paths, beginning with national conscription, from the viewpoint of men, through material investment, from the viewpoint of capital, and this is perhaps one of the principal reasons that capitalism has operated via the “State” form, and hasn’t gotten involved with the “City” form. … Hence, in fact, the extraordinary distrust both of cities as regards the “State” form, and of the “State” as regards cities.

Seminar Introduction

Following publication of Anti-Oedipus in 1972, Deleuze continues to develop the proliferation of concepts that his collaboration with Guattari had yielded.

As part of this process of expanding these concepts in order to produce the sequel of Capitalism & Schizophreinia, A Thousand Plateaus, this series of 13 lectures on "The State Apparatus and War Machines" constitutes the major seminar of 1979-80 and Deleuze's penultiimate consideration of these concepts. He then returns to the history of philosophy with five sessions on Leibniz and then concludes the academic year, at his students' request, with two final sessions of reflections on Anti-Oedipus

English Translation

Edited

Building upon the work in the previous session, on the possibility of coexistence within a social field of extremely diverse social formations and of defining these through the commodity of "machinic processes," Deleuze proposes to consider the State form in contrast to the City form from a range of perspectives.

 

Gilles Deleuze

Seminar on the Apparatuses of Capture and War Machines, 1979-1980

Lecture 04, 27 November 1979

Transcribed by Annabelle Dufourcq

English Translation Forthcoming

French Transcript

Edited

Gilles Deleuze

Sur les appareils d’État et machines de guerre, 1979-1980

4ème séance, 27  novembre 1979

Transcription : Annabelle Dufourcq (avec le soutien du College of Liberal Arts, Purdue University)

 

I

Je dis, quant à la prochaine fois, hein, la prochaine fois, que, sur le souhait de plusieurs de ceux qui travaillaient l’année dernière, qui voulaient que nous fassions une séance restreinte, non pas du tout dans le but d’exclure qui que ce soit, au contraire, bien au contraire, euh… mais parce qu’on reviendra sur certaines notions qu’on avait développées la proch… l’année dernière et, comme on les supposera connues, ce sera comme une espèce de séance qui ne peut intéresser, je crois, réellement, qui ne peut être suivie que par ceux qui ont fait le travail l’année dernière. Alors, les autres, s’ils le veulent bien, je leur donne rendez-vous la semaine d’après. A charge de revanche, par contre, à des séances “précurseurs” qui seront que pour ceux... [rires]…Voilà, je vois pas comment, mais... Bien.

Là-dessus, la dernière fois, nous avions un peu avancé, pas beaucoup, sur…, dans la voie d’un thème dont nous avions besoin, à savoir la possibilité de concevoir une coexistence dans un champ social, une coexistence et un empiétement de formations sociales très diverses. Et l’on s’était donné comme hypothèse la possibilité de définir les diverses formations sociales par des processus que l’on appelait par commodité des “processus machiniques”, et l’on avait dégagé la coexistence et l’interpénétration de ces processus. Alors, l’on avait tenté non plus du tout, maintenant, de parler de sociétés par exemple primitives en tant que formations sociales, mais l’on avait dégagé un processus qui, sans doute, apparaissait dans les sociétés dites primitives, mais apparaissait aussi ailleurs et où, ce processus, on l’appelait “d’anticipation-conjuration”. On parlait plus exactement d’appareil d’État non plus, comme formation sociale ou société étatique, on parlait d’appareil de capture, un autre processus. On parlait de machines de guerre, on parlait de… etc. Et on avait dessiné ce champ social où, alors, lorsque les formations sociales sont rapportées non plus à des modes de production qu’elles seraient supposées…. euh…, qu’elles seraient censées supposer, mais sont rapportées aux processus qu’elles enveloppent, l’idée même d’une coexistence de toutes les formations dans le champ social nous paraissait se… se… se vérifier, se fonder. C’est là-dessus que je demande s’il y a des points… ou bien si je continue…, mais je crois qu’il y a des points...

Une femme dans l’assistance pose une question : [inaudible]

Deleuze : Quoi? Oui, oui. Dis. Dis. Oui

Voix de femme : Sur la ville et l’État.

Deleuze : Ah, sur la ville et l’État. On avait vu en effet, je le rappelle, que dans ces formations sociales, nous avions éprouvé le besoin de distinguer la forme “ville” et la forme “État”, parce que ça nous semblait très important historiquement de comprendre, par exemple, pourquoi le capitalisme était passé par la forme “État”, alors que la forme “ville”, à ses débuts, lui avait donné tant de chances et tant d’occurrences. – Qu’est-ce qui se passe? – Et l’on avait essayé de distinguer la forme “ville” et la forme “État”, quelle que soit la concurrence entre les deux, quelle que soit la manière dont la forme “État” allait plus tard s’emparer de la forme “ville”. On avait essayé de distinguer, là aussi, deux processus très différents en définissant la forme “ville” par la constitution d’instruments de polarisation au sein d’un réseau, toute ville renvoyant à d’autres villes, tandis que la forme “État” nous paraissait renvoyer à des systèmes très très différents, des systèmes de résonance que l’on avait essayé de… de distinguer justement des instruments de polarisation. Alors, c’est là-dessus que tu voulais ajouter quelque chose.

Même femme dans l’assistance : Oui. Enfin, il y a quelqu’un qui a fait un travail sur Paris en particulier et, à partir du Xème - XIème siècle, s’est attaché de voir comment Paris a résisté… euh… enfin contre l’État et cela jusqu’en 1980. Alors je vais vous lire juste une page où il parle de Paris actuellement : « Les villages de France n’ont pas voulu de gare, il a fallu les construire à 2-3 kilomètres de l’église en pleins champs. Pendant longtemps, il n’y a pas eu de continuité dans le tissu bâti entre le vieux centre et sa gare. Puis, petit à petit, autour de chaque gare, le zéro central a commencé à secréter une coagulation rectiligne d’activités étrangères. Ce hiatus est encore souvent perceptible, c’est là l’histoire du grand nombre de Sainte-Emilie-Centre et Sainte-Emilie-Gare qui parsème la campagne française. Paris a manifesté une réaction du même ordre. La bataille entre la ville et l’État a fait rage pendant cinquante ans et sous d’autres formes, elle a persisté jusqu’à aujourd’hui se concluant et s’annulant dans le nœud ferroviaire métropolitain qui est en cours d’achèvement. » C’est à dire qu’en fait, il explique, après, que la ville de Paris avait des largeurs pour les rails, enfin l’écartement était à 1 mètre 30 et que le réseau ferré était à 1 mètre 40 et que c’est là-dessus que toute la résistance s’est faite et jusqu’à maintenant. Et lui, il dit que il n’y a que maintenant, c’est-à-dire maintenant que le réseau des Halles vient de relier le train au métro, que la résistance se termine, quoi, c’est-à-dire que ce qui avait commencé il y a plusieurs siècles, mais, en gros, particulièrement à l’époque de la Révolution française, c’est-à-dire la lutte entre Paris et l’État, vient de se terminer maintenant avec la jonction RER, Halles et métro.

Deleuze : Ouais. En effet, ce serait très très important [l’étudiante qui vient de prendre la parole : c’est pas publié] et je crois qu’ils doivent être de l’école de Braudel, hein… Je disais : c’est vraiment Braudel qui a, il me semble, en tous cas en France, lancé cette étude extrêmement profonde sur les rapports à la fois polémiques, de concurrence, entre la ville et l’État qui vraiment constitue quelque chose de fondamental dans l’histoire de l’Europe, hein. Braudel a sûrement raison de dire : en Asie, ça s’est pas passé comme ça parce que, en Asie, il y a une subordination…, dans l’histoire de l’Asie, il y a une subordination beaucoup plus directe et fondamentale de la ville à la forme “État”. Mais, en Europe, il y a eu une espèce de vacillement, hein, et vraiment la naissance du capitalisme, je crois que c’est un problème considérable que de se demander, en effet, avec toutes sortes de données, qui dessinait la formation du capitalisme en fonction de la forme “ville”.

Et, encore une fois, je rappelai cette phrase de Braudel, parce qu’elle me paraît très bonne, qui dit : chaque fois, il y a deux coureurs… chaque fois, il y a deux coureurs, et il dit : c’est le lièvre et la tortue. Or, c’est la ville, bien entendu, le lièvre, hein. Et c’est la forme “État”… c’est la forme “ville”, le lièvre, c’est-à-dire : il était à la vitesse la plus grande et, pour nous, on peut même ajouter qu’on donne au mot “vitesse” un sens très précis, c’est pas du tout une métaphore, c’est vraiment la vitesse de déterritorialisation. Il y a une puissance de déterritorialisation de la forme… dans la forme “ville” beaucoup plus grande que dans la forme “État”… euh… j’essayais de dire, la dernière fois… parce que dans la ville, la déterritorialisation, elle est vraiment dynamique, tandis que, la déterritorialisation d’État, elle est peut-être pas moindre, mais elle est statique. Or, on se dit : mais, en effet, qu’est-ce qu’aurait été et comment se dessinait le capitalisme quand il, et dans la mesure où il, passe par la forme “ville”? Qu’est-ce qui fait qu’il a eu besoin de la forme “État”? Ou qu’est-ce qui fait qu’il a choisi la forme “État”? Ce sera très important pour nous d’essayer de préciser cette question.

Là, je dis tout de suite, une des hypothèses que je vois, qui me paraît une des plus importantes – je sais pas si je l’avais dite – c’est très lié à un thème voisin, que l’on rencontrera aussi, que l’on a rencontré l’année dernière, à savoir que, de toute manière, il y a nécessité – aussi bien pour la forme “ville” que pour la forme “État” – il y a nécessité de s’approprier, de capturer une machine de guerre. Or, pourquoi je dis ça? Parce qu’à ce moment-là, peut-être, tout devient un tout petit peu plus clair. Il me semble que c’est une des raisons – je dis pas du tout la seule – mais à savoir que la forme “ville” n’est pas un bon instrument d’appropriation de la machine de guerre. C’est la forme “État”, parce que c’est la forme “État”  qui peut faire les investissements dans la guerre dite “de matériel”. La forme “ville” a beaucoup moins cette possibilité. Encore une fois, la forme “ville”, c’est pas qu’elle engendre pas et qu’elle ait pas…, qu’elle s’approprie pas sa machine de guerre, mais elle a besoin essentiellement de guerres rapides, elle a besoin de guerres rapides à base de mercenaires. Il est évident que la guerre ou l’appropriation de la machine de guerre peut orienter vers de toutes autres voies, à commencer par la conscription nationale, du point de vue des hommes, par l’investissement matériel, du point de vue du capital, et que c’est… c’est peut-être une des raisons principales de ce que le capitalisme est passé par la forme “État”  et il s’en est pas tenu à la forme “ville”, ce qui a impliqué que les États… enfin, comme dit Braudel, que le lièvre… que euh le… la tortue rattrape le lièvre. Il a fallu que la forme “État”  fasse peser son poids, son appareil de pouvoir – qui n’est pas le même que celui du pouvoir des villes -il a fallu que l’appareil d’État fasse peser cet appareil de pouvoir sur les villes. D’où, en effet, ce que confirme le texte que tu viens de lire, l’extraordinaire méfiance à la fois et des villes par rapport à la forme “État”, et de la forme “État” par rapport aux villes.

Même intervenante : Oui enfin, mais qui est surtout liée à la circulation justement. Parce que…ils...

Deleuze : Oui. Oui. Complètement, puisque les villes, en tant… en tant que c’est des instruments de polarisation sur un réseau, la ville renvoie à une autre ville ou à d’autres villes, elle est essentiellement pensée en termes d’entrées et de sorties. Essentiellement. Tandis que l’État, c’est pas ça. Bien sûr, il y a une entrée et une sortie de l’État, je dis : c’est pas l’essentiel, là. Je veux dire ça, parce que, vous comprenez, on aura besoin de se rappeler ce point, que lorsque l’on arrive à définir les formations sociales par des processus (processus de capture, processus de… d’anticipation-conjuration, etc.) il faut voir que ces processus tantôt jouent à l’état comme pur… Je peux dire une société primitive, bon d’accord, ou une bande – c’est déjà pas la même chose – mais ce sont des formations sociales où vraiment le processus d’anticipation… euh... le mécanisme d’anticipation-conjuration l’emporte sur tous les autres. Mais, ça, c’est un premier point de vue. Un second point de vue, il faut voir comment chaque formation n’enveloppe pas seulement le processus prééminent qui lui correspond, mais adapte… adapte à sa manière les autres processus. Par exemple, des processus d’anticipation-conjuration, vous les trouverez aussi dans les villes, dans la formation “ville”, pour conjurer l’État. Des processus d’anticipation-conjuration, vous les trouverez aussi dans le capitalisme pour conjurer les limites du capitalisme. Donc, si vous voulez, chaque processus joue de manière préférentielle dans tel type de formation, mais il peut très bien être repris dans une toute autre formation. C’est pour ça que ça fait un champ social où tout coexiste nécessairement. Vous suivez? Bon. Bien. Alors on continue.

Autre femme dans l’assistance (Intervenante 2) : J’ai une question [?] la semaine dernière.

Deleuze : Ouais !

Intervenante 2 : Quand on parlait de dernier mot, de dernier verre, de dernier amour...

Deleuze : Ouais !

Intervenante 2 : On pourrait peut-être ajouter : dernier agencement chez Beckett pour...

Deleuze : dernier agencement chez Beckett, oui, pourquoi pas? On va voir où on pourrait mettre le dernier chez Beckett. Oui, il y a un dernier amour chez… qu’il appelle bizarrement le premier amour, oui, il y a tout ça, oui. Bon.

Intervenante 2 : Et puis, chez Lawrence, je crois que t’avais dit une fois il faut (inaudible)

Deleuze : Ah oui, ah, ça, c’est tout simple, oui. Ce qu’il veut dire... c’est pas tout simple, hein, mais ce qu’il veut dire, Lawrence, lorsqu’il (s’adapte?)... Eh ben on va parler de tout ça.

Alors bon, c’est un nouveau thème qu’on aborde aujourd’hui. Je vous demande juste de sentir que ces thèmes sont très à la suite les uns des autres.

 

Partial (and edited) audio video of this lecture, beginning here, with intertitles (62 minutes, courtesy Le Leuch)

Là, on se trouve dans la situation suivante : on se dit que notre tâche, aujourd’hui, ça devrait être de construire un modèle même très abstrait, un modèle abstrait qu’on pourrait appeler “modèle de l’échange primitif”. En arrière-fond, on a comme souci que, quand même, parmi tous ces mécanismes dont on a parlé la dernière fois, le mécanisme qu’on a cru bon d’appeler “d’anticipation-conjuration”, à la fois il m’intéresse, mais il ne restait [?] pas du tout clair : qu’est-ce que c’est que ces anticipations-conjurations collectives?

Alors, est-ce qu’un modèle de l’échange primitif nous permettrait d’avancer dans cette voie et, surtout, est-ce que ça nous permettrait de renforcer notre hypothèse d’une coexistence des formations sociales les plus diverses dans un champ donné? Or, les conditions de base... Donc on va faire comme ça, euh… si vous voulez : on se propose, mettons… euh, je suppose que on se propose de construire ce modèle abstrait de l’échange primitif. Au point où nous en sommes, nous savons ce que nous ne pouvons pas nous donner.

Qu’est-ce que nous ne pouvons pas nous donner? Euh ! Et qu’est-ce que nous devons nous donner? Et ben, nous devons nous donner, par définition, des groupes qui sont dans une certaine communication les uns avec les autres et, en effet, je reviens pas là-dessus, nous croyons pas, il ne nous semble pas nécessaire de présupposer ce qu’on appelle classiquement l’autarcie des petites sociétés primitives ou leur indépendance, ou leur incommunicabilité. On suppose que des groupes primitifs peuvent être tout à fait en rapport les uns avec les autres. Bien plus, je suppose que c’est inévitable. C’est inévitable, parce que les formations primitives coexistent déjà avec les États, avec des appareils d’Empire, que ces appareils d’Empire impliquent et mettent les groupes primitifs en communication les uns avec les autres, donc on a toute raison de penser qu’il y a des formules d’échange primitives [? primitif?] et pas des groupes indépendants.

Bien plus, je me dis : il y a communication entre groupes étrangers dès qu’il y a, même pas écriture (l’écriture, ça renverrait à l’appareil d’État, à l’appareil Empire), mais dès qu’il y a parole, dès qu’il y a langage… euh…quelque chose nous fait pressentir que, finalement, le langage, j’entends y compris le langage oral, c’est pas du tout fait simplement pour ceux qui parlent la même langue. Je dirais même plus, le langage, il n’existe que dans la mesure où il y a déjà des contacts entre des gens qui ne parlent pas la même langue. Je veux dire : le langage est inséparable d’une fonction de traduction des langues et non pas d’une fonction de communication à l’intérieur d’une seule et même langue. Enfin, tout ça…, on se donne ce minimum : groupes primitifs en rapport les uns avec les autres. Mais il y a des choses qu’on ne peut pas se donner. C’est quoi? Si nous supposons qu’il y a des échanges primitifs, nous ne pouvons pas nous donner, premièrement, la coexistence d’un stock. Je dis les conditions du problème pour moi, hein. Je verrais aucun inconvénient à ce que, parmi vous, il y en ait qui disent : ah ben non, le problème pour moi, il se pose autrement. Moi, je dis comment il se pose pour moi. Je ne peux pas me donner la préexistence d’un stock pour une raison très simple, c’est qu’on a vu les dernières fois, je reviens pas là-dessus, que, loin que le stock présuppose un surplus, c’était le stock qui était constitutif du surplus et le stock était un acte de l’appareil d’État.

Donc si je cherche une formule des échanges primitifs qui coexistent – entendons-nous bien, qui coexistent avec des appareils d’État, mais qui ne constituent pas des appareils d’État, puisqu’ils vont à la fois anticiper et conjurer, vous vous rappelez, les appareils d’État – je peux pas supposer que l’échange primitif implique un stock. Je peux tout au plus dire qu’il implique une élasticité de l’offre et de la demande. Ça me suffit, oui. C’est une certaine élasticité de l’offre et de la demande, c’est-à-dire que tantôt ils mangent plus, ils mangent moins…, bon…, donc ils peuvent échanger de la nourriture etc., mais je réclame aucun… aucun stock préalable, je réclame juste des données de… dites – j’emploie, là, un terme d’économie politique courant – d’élasticité d’offre et de demande. Donc, l’échange primitif, je dis : impossible de se donner un stock pour [?].

Deuxième chose : impossible de se donner un équilibre ou un équivalent monétaire (ou d’un autre type) pour la même raison. Encore une fois, ces formations primitives coexistent avec l’appareil d’État, mais impliquent d’autres processus. Or, on a vu que, non moins que le stock était un acte de l’appareil d’État, le marché, la monnaie, sont des actes de l’appareil d’État. Et, en ce sens, on a déjà mis en question sans encore le justifier suffisamment, on a mis en question l’idée que la monnaie puisse trouver une origine dans le commerce, c’est-à-dire dans des formes d’échange généralisées, pour dire : non, de toute manière, s’il y a une origine de la monnaie, c’est du côté de l’impôt, c’est-à-dire d’un acte fondamental de l’État, qu’il faut la chercher. Donc, pas moyen de se donner : équilibre, équivalent ou marché, ou existence d’un marché.

Enfin, troisièmement : pas question non plus de se donner l’hypothèse d’une intervention, dans l’échange primitif, d’un travail ou d’un temps de travail, d’un travail nécessaire ou d’un temps de travail socialement nécessaire à la production des objets échangés. Pourquoi? Parce que, là aussi, l’année dernière on l’avait déjà développé, mais on aura à retrouver, sous un autre aspect, cette idée, pour une raison très simple c’est que ces formations dites primitives ne fonctionnent pas sous le régime du travail qui est un régime d’activité très spécial. L’année dernière, on avait essayé de préciser. On avait trouvé, faute de mieux, la formule de “action continue” ou “activité à variation continue” que l’on opposait à l’activité du type travail. Mais, en effet, il nous semblait et il faudra… il faudra mieux l’expliquer, peut-être aujourd’hui, il nous semblait que, de toute manière, le travail n’était pas une activité naturellement déterminée, mais était une détermination très particulière de l’activité, un modèle auquel on soumettait l’activité et ce “on” nous paraissait une fois de plus l’appareil d’État. A savoir : c’est l’appareil d’État qui soumet l’activité au modèle “travail”. Donc, pas question d’invoquer un temps de travail qui servirait de critère de comparaison possible entre échange… entre objets échangés au niveau d’un échange dit primitif.

Donc, voyez, je continue mon hypothèse tout à fait abstraite. Et voilà que survenait, alors, pour nous aider, une hypothèse dont je dois dire tout de suite qu’il est curieux qu’elle nous survienne, là. Je disais : ben oui, voilà qu’il y a des économistes qui ont dit : la valeur ne s’explique ni par le travail ou le temps de travail nécessaire à la production de l’objet, ni par l’utilité de l’objet… – vous voyez… –  donc ils s’opposent et à la valeur-utilité et à la valeur-travail. Et ils disent cette formule mystérieuse : la valeur se réfère à l’utilité du dernier objet. Alors, je dis tout de suite : ce qui est curieux, c’est que cette thèse – le dernier objet étant l’objet marginal – est bien connue sous le nom, en économie politique, de “marginalisme” ou “néo-classicisme” et que cette théorie a eu et conserve encore une importance fondamentale. Je dis qu’elle a été évidemment élaborée pour rendre compte du capitalisme et du marché capitaliste. Mais les théories ont des aventures… comme… comme tout. Ce serait pas invraisemblable que, par exemple, une théorie inventée pour tel secteur, pour rendre compte de certains phénomènes du marché capitaliste, notamment de l’équilibre des prix en régime capitaliste, se retourne et se découvre avoir un champ d’application dans les formations non-capitalistes. Donc, l’on peut toujours se poser cette question : est-ce que l’objet marginal, l’idée du dernier objet, est-ce que ça trouverait pas une… une application très curieuse dans des formations dites primitives? Est-ce que ça va pas nous aider, c’est ma question, dans notre hypothèse?

Je cite un… texte d’un manuel, pas du tout d’un grand économiste, d’un manuel qui expose le marginalisme. Je lis lentement, hein. Il s’agit… il s’agit cette fois du travail et de la productivité, non pas du produit, il s’agit de la productivité du travail et du travailleur. Et voilà ce que dit l’auteur : « Soit un éleveur de moutons… » voyez, c’est tout simple, il faut que l’exemple soit très clair, hein… « Soit un éleveur de mouton qui se demande si son personnel de pâtres est suffisant. Il peut s’apercevoir que s’il louait un pâtre de plus (sans faire par ailleurs aucun changement dans son outillage ni dans ses constructions) » – il met ça entre parenthèses, je le souligne, hein, je le souligne pour l’avenir, pour mon avenir. Voyez bien les conditions : vous avez l’entrepreneur, hein, l’entrepreneur-éleveur qui se dit : est-ce que j’ai assez de pâtres? Voilà la question. Et il se dit : peut-être que je pourrais louer, c’est-à-dire salarier, un pâtre de plus sans faire aucun changement dans mon outillage ni dans mes constructions – il faudrait ajouter : ni dans mes terres (vous n’ignorez pas qu’un mouton, c’est tant de… je sais pas, une vache, c’est un hectare, un mouton, c’est…, je sais pas... euh… mais la surface des terres est aussi censée rester la même). Donc, sans faire aucun changement, est-ce qu’il peut prendre un pâtre de plus? C’est une question que tous les... Il faut se mettre, pour comprendre…euh… tout ce qu’on aura à dire, plus tard, sur le capitalisme, il faut toujours se mettre aussi à la place d’un patron. Alors... Voilà, le patron de moutons, quoi. Est-ce que j’engage quelqu’un de plus? Une fois dit qu’il s’agit de ne rien changer dans son entreprise.

Sentez que déjà, on a quelque chose. Je voudrais aller très lentement aujourd’hui et que vous me suiviez… très bien et que… euh…. Commence à se dessiner une notion de seuil. Tous les patrons connaissent ça, tous les patrons disent ça. Il y a même une règle fameuse qui est quelque chose comme la règle des [cinquante?]. Il y a toujours un seuil dans une entreprise. Les patrons savent très bien qu’au-delà d’un certain seuil, il faut changer la structure de l’entreprise. Par exemple, il y a un seuil à partir duquel si vous engagez une personne de plus, vous avez sur le dos, en tant que patron, un comité d’entreprise. Vous me direz : c’est pas grave. C’est pas grave... Oui, non, euh… Bon... Euh…il y a aussi des seuils où la comptabilité peut plus être faite de la même manière. Il faut que vous changiez, je dirais…, il y a des seuils au-delà desquels l’agencement tout entier doit changer. Voyez donc que mon patron de moutons, là, il est en train de se dire : est-ce que je peux engager un berger de plus sans changer mon agencement, c’est-à-dire sans augmenter ma propriété, sans changer les constructions, etc... Voyez le problème. Je continue. « Il peut s’apercevoir que s’il louait un pâtre de plus sans faire par ailleurs aucun changement, le troupeau serait mieux soigné, le nombre des agneaux en pourrait être augmenté et l’on serait en mesure – c’est-à-dire lui – il serait en mesure d’envoyer ainsi au marché vingt moutons de plus chaque année. » Supposons qu’il s’aperçoive de ça : sans changer l’agencement de mon entreprise, si j’engage un type de plus, je peux avoir vingt petits agneaux de plus à envoyer au marché. Voyez, hein. Vous me suivez? Si vous comprenez pas, vous comprendrez pas les autres exemples… c’est pas...

Jusque-là, ça va. « Le produit net », le produit net « du travail de ce pâtre supplémentaire sera donc en quantité de vingt moutons ». Or, hein, puisque avec le pâtre supplémentaire, le type, sans rien changer, peut faire vingt petits moutons de plus, le produit net du travail de ce pâtre sera donc, en quantité, de vingt moutons et en valeur, et en valeur, du prix que ces vingt moutons vaudront au marché. Tout ça est limpide. « Si l’éleveur peut embaucher le pâtre supplémentaire pour un salaire tant soit peu inférieur », c’est-à-dire : tant soit peu inférieur au prix des vingt moutons – prix des vingt moutons moins x – « Si l’éleveur peut embaucher le pâtre supplémentaire pour un prix inférieur, un salaire tant soit peu inférieur au prix des vingt moutons, il le fera. Sinon, il s’abstiendra de l’engager ». C’est… c’est des règles de base d’une entreprise. « Ce berger que l’on est sur le point d’embaucher… » Vous voyez, hein : « Ce berger que l’on est sur le point d’embaucher… » ça commence… le texte commence à devenir intéressant ici, hein. Là, le patron, c’est dans sa tête, il évalue. Il évalue : est-ce que je peux engager un type? Est-ce que ça va…, euh… est-ce qu’il va me rapporter vingt moutons?

Est-ce que je peux le payer un peu moins ou beaucoup moins que le prix des vingt moutons au tarif du marché? – « Ce berger que l’on est sur le point d’embaucher, c’est le berger marginal, c’est le berger limite. » Voyez pourquoi il est marginal ou limite : parce que, si ce dernier berger est engagé, et si l’on engageait encore un berger… un autre berger après ce dernier, à ce moment-là, il faudrait que l’agencement change. C’est pour ça que la parenthèse est essentielle. C’est le berger limite, compte tenu de l’agencement considéré. Le type, il peut toujours engager encore d’autres bergers, à ce moment-là il lui faudra de nouvelles terres, de nouvelles constructions, il faudra qu’il change la nature de son agencement d’exploitation, la nature de l’entreprise. Comprenez, donc, là, on en est à un dernier berger au sens de : le dernier avant que l’agencement ne soit forcé de changer. Le dernier avant que l’agencement ne soit forcé de changer, c’est ce qu’on appellera “le marginal” ou “l’objet limite” ou “le personnage limite”. Bon, ça va? Vous m’arrêtez, hein, si ça va pas. Il recevra un salaire approximativement égal à la valeur nette qu’il ajoute au produit total, c’est-à-dire inférieur aux vingt moutons qu’il rapporte, inférieur dans une mesure déterminée. Euuuhh. Voilà. Mais si nous supposons que tous les bergers de l’entreprise…, celui-là, le berger marginal… – c’est une belle notion, le berger marginal [?] c’est curieux ça... Bon alors, euh… ça doit déjà…, vous sentez qu’on va en venir…, qu’on va en revenir à nos problèmes que j’invoquais la dernière fois, plus concrets, là : le café, le dernier verre. Mais je me dis, l’ouvrier de la dernière heure, faudra… faudra aller voir, faudra retourner dans cette parabole, là, de l’ouvrier de la dernière heure et voir si, non pas du tout si c’est du marginalisme – c’est pas comme ça qu’on travaille – mais s’il y a moyen de faire, pas du tout une assimilation entre un texte euh… du nouveau testament et un texte de l’économie politique, ça aurait aucun intérêt, mais si on peut pas sauter de l’un à l’autre, faire des ruptures qui vont enrichir cette notion de “dernier”...

Mais enfin, voilà, si nous supposons que tous les bergers de l’entreprise, celui-là et ceux qui avaient été engagés précédemment (c’est-à-dire toute la série : toute la série des pâtres engagés jusqu’ici, jusqu’au pâtre marginal), si nous supposons que tous les bergers de l’entreprise, celui-là et ceux qui avaient été engagés précédemment, sont interchangeables, c’est-à-dire si on se donne pas l’hypothèse d’un berger génie, s’ils sont interchangeables, nous devons penser que tous toucheront nécessairement le même salaire. Voyez, ce qui veut dire, si vous avez compris cette phrase : tous toucheront nécessairement le même salaire, c’est formidable. Il est en train de nous dire... Et de quel droit est-ce qu’il peut nous dire ça? Il nous dit : le salaire des bergers précédemment engagés dépend de l’évaluation du salaire du berger marginal. Alors, vous me direz : mais le berger marginal, il est pas encore engagé.

Évidemment il est pas encore engagé. Sur toute la série, toute la série est déterminée par l’évaluation, par l’entrepreneur, du salaire du berger marginal. Et le salaire des pâtres, des bergers précédents, sur toute la série, va être déterminé par le salaire du dernier des bergers possibles. Encore une fois, comment est-ce que je peux dire [il tousse et s’étouffe] “dernier objet possible”? Je peux le dire puisque j’appelle “le dernier objet possible”…, euh, non, “le dernier berger possible”, le dernier berger avant que l’agencement ne soit forcé de changer. Un berger de plus, outre le dernier berger, l’agencement n’est plus possible, il faut un autre agencement. Donc, c’est l’évaluation du salaire du berger marginal qui détermine le salaire de tous les bergers existants. Vous saisissez? Bon. C’est pas étonnant que ce soit des anglais qui ont eu ces idées, c’est très très... C’est très… c’est très rigolo. Et, donc, cet auteur qui ne fait que résumer les thèses marginalistes peut conclure, c’est ça qui m’intéresse : « la productivité de l’ouvrier marginal… » – à savoir son pouvoir sur vingt petits moutons – « la productivité de l’ouvrier marginal détermine ainsi non seulement le salaire de cet ouvrier marginal [tout ça…], mais celui de tous les autres. » Bon. Là, on a pris le problème de la productivité et du salaire.

Et il ajoute entre parenthèses : « de même que, lorsqu’il s’agissait de marchandises… » – et sans doute, au niveau de la marchandise, c’est encore plus clair : j’ai donc pris un cas plus difficile, donc, si vous le comprenez, vous comprenez à plus forte raison pour la marchandise – « De même que, lorsqu’il s’agissait de marchandises, l’utilité du dernier seau d’eau… » « l’utilité du dernier seau d’eau ou du dernier sac de blé commandait la valeur non seulement de ce seau ou de ce sac, mais de tous les autres seaux ou de tous les autres sacs composant le stock. » Nous barrons le dernier bout : « composant le stock » [?], puisqu’il ne convient pas, ça ne change rien. « La valeur de tous les seaux d’eau et de tous les sacs de blé est déterminée par l’objet marginal, c’est-à-dire par la valeur déterminante du dernier seau d’eau et du dernier sac de blé. » Vous me direz : dans ce cas-là, on comprenait vaguement ce que c’était que “le dernier” dans le cas du pâtre, mais on comprend plus, peut-être, dans le cas du seau d’eau et de... Bon, si on a déjà compris à propos du pâtre et que l’on voit que les marginalistes ont commencé par faire leur analyse non pas au niveau de la productivité et du travail, mais au niveau de la marchandise, c’est donc l’utilité du dernier objet qui détermine la valeur de toute la série – c’est ça, si je résume, hein : c’est l’utilité du dernier objet qui va déterminer la valeur de toute la série et de chaque terme de la série -. Si on dit ça, on se dit : bon, on tient, on tient un début. Qu’est-ce que?... Et, en fait, on a un repos et, alors, on se dit, il faut reprendre notre… souffle : on oublie, on oublie le marginalisme, ou on fait semblant de l’oublier. Et on dit : c’est curieux ce truc du thème du marginal. Le dernier détermine la valeur de toute la série. Qu’est-ce que je peux dire là-dessus? Que, en fait, il faut corriger, c’est l’idée du dernier. L’idée du dernier détermine la valeur de toute la série réelle, de toute la série des termes réels. Pourquoi? Parce que on l’a très bien vu, et, là, c’était clair dans l’exemple du pâtre ; c’est pas au moment où le dernier pâtre, le pâtre marginal, est effectivement engagé qu’il va devenir déterminant du salaire, c’est le salaire de tous les pâtres précédents réellement engagés qui est déterminé par l’idée de la productivité du pâtre marginal, c’est-à-dire du dernier pâtre engageable sans que l’agencement change.

En d’autres termes, voilà déjà quelque chose qui m’importe énormément, c’est… Je formulerai alors plus précisément mon hypothèse : il y aurait des évaluations collectives… – on est en plein champ social, en plein… en pleine formation collective – il y aurait des évaluations collectives qui seraient de nature anticipatrices. Elles anticiperaient quoi? Elles anticiperaient la limite. Là on… on… on progresse tout d’un coup, on progresse à pas de… de géant, même si c’est abstrait. Elles anticipent la limite. Elles anticipent le nombre de termes nécessaires pour arriver à cette limite et elles anticipent le temps mis à atteindre cette limite.

Bon. Pourquoi est-ce que cette évaluation collective est anticipante? Après tout, c’est un sujets philosophiques qui vous importent, enfin même du point de vue de l’histoire de la philosophie, je cite pour mémoire un très beau texte de Kant que certains d’entre vous connaissent, sur les anticipations de la perception. Et, dans ce texte, Kant essaye de montrer que la perception a une structure telle qu’elle comporte au moins…- elle qui est toute entière liée à l’expérience, on ne perçoit que quelque chose qui est donné dans l’expérience, sinon on conçoit, on perçoit pas – eh bien, qu’il y a pourtant une donnée que Kant appelle a priori, c’est-à-dire indépendante de l’expérience, qui intervient dans la perception. Une seule. Et c’est cette donnée qui constitue l’anticipation de la perception. Et cette donnée, c’est que : quelle qu’elle soit, la perception a nécessairement une quantité, une grandeur intensive. Bon. Je dis : peut-être qu’on rencontre, à un tout autre niveau, mais peut-être que… que, là aussi, le croisement se fera entre ce problème de l’anticipation dans le jugement… et, là, on tient, vraiment sous un tout autre aspect, on tient un problème de l’anticipation dans l’évaluation collective.

Et l’on dit : l’évaluation collective c’est… – et on appellera, à ce moment-là, quitte à dire ensuite « ah non, on s’est trompé, ça n’était qu’un cas, il y a d’autres évaluations collectives... » – mais pour le moment je peux dire : j’appellerai “évaluation collective” une évaluation qui porte sur l’idée d’un dernier objet, de l’objet marginal et, par là même, sur le nombre des termes de la série pour arriver à ce dernier objet et le temps nécessaire pour y arriver. Voyez. Pourquoi que ça m’intéresse? Ça m’intéresse énormément puisque les autres années… –  euh… j’y trouverais comme une confirmation, mais à laquelle, les autres années, je pouvais pas penser, puisque… – les autres années, on n’a pas cessé, par exemple, de tourner autour de la notion d’agencement, très souvent. Et j’essayais de dire : l’agencement, un agencement, ce qui me paraît meilleur que la notion de comportement (finalement, on agence, on se comporte pas), et ben… (c’est très différent, comme notion, en même temps), et ben j’essayais de dire : un agencement, ça a toujours deux faces. Ça a comme, en très gros, ça a une face, et ces deux faces, l’une ne dépend pas de l’autre, elles sont en présupposition réciproque. Bien, tout agencement a un aspect physique ou même il faudrait dire, pour durcir le mot, physicaliste et il a un aspect sémiotique ou sémiologique. C’est-à-dire : il est à la fois agencement machinique et agencement d’énonciation. Pourquoi que je fais cette parenthèse? Parce que, là, j’ai une très… Et ces deux aspects sont pas du tout symétriques, ils se correspondent pas du tout terme à terme. Dans tout agencement, vous trouverez un système de formulation et d’énoncés et vous trouverez un système de choses et de mélange de choses. Or, là, dans l’agencement primitif où… dont je m’occupe en ce moment, qu’est-ce que je trouve? Je trouve bien l’aspect, comment dire, “chose” physique, physicale, à savoir la série des hommes, des pâtres, ou des objets…

 

II

Dans ce cas, qu’est-ce que j’appellerais “système d’énonciation de l’agencement”? Précisément l’ensemble des évaluations collectives portant sur le… l’idée de dernier objet. Or, vous n’attendez pas que le dernier objet soit là. Vous n’attendez pas…. Le patron n’attend pas d’engager le dernier pâtre possible pour que son évaluation de la productivité du dernier pâtre ne détermine le salaire réel de tous les pâtres réels. Hein. Bon. Ben, c’est ça, c’est ça l’évaluation collective. Or, là, je touche bien un problème. Quel problème je touche? Parce que, par rapport au schéma de la théorie de la valeur-travail... Là je vous… ça va devenir plus concret tout à l’heure, hein… Il faut me supporter... Il faut… Par rapport à théorie de la valeur-travail, remarquez qu’il y a bien un problème commun auquel l’économie politique – et c’est même ce qui la rend intéressante à mon avis du point de vue d’une théorie des énoncés ou une théorie de l’énonciation – l’économie politique, fatalement [?] ce problème, quelle que soit sa conception de la valeur, à savoir : comment se fait l’évaluation du moyen d’échange ou du critère d’échange? Faut bien qu’il y ait une évaluation collective. Je dirais qu’un chapitre fondamental et insuffisamment dégagé de l’économie politique, c’est : quelle que soit l’école à laquelle on se réfère, c’est qu’elle comporte nécessairement une théorie des évaluations collectives que j’appellerais aussi bien “une théorie de l’anticipation des perceptions sociales.

Bon. Euh… Alors ça marcherait très bien, parce que, en effet, les partisans de la valeur-travail, qu’est-ce qu’ils nous disent? Ils supposent que le moyen d’échange des objets se rapporte au temps de travail dit socialement nécessaire pour produire les objets. Vous voyez, c’est une thèse extrêmement claire. Encore une fois, là, prêter… prêter cette thèse à Marx est un non-sens, non pas que Marx ne la prenne pas, mais Marx ne prétend pas l’inventer, c’est au contraire la vieille théorie la plus classique de l’économie politique classique. La nouveauté de Marx, elle est assez profonde, mais, précisément, elle est pas là, hein. Bien. On nous dit : s’il y a donc échange d’objets, c’est parce qu’il y a bien un moyen de comparer les objets d’échange. Vous voyez, dans la théorie de la valeur-travail. Et ce moyen de comparer es objets échangés, c’est comparer le temps de travail socialement nécessaire pour la production de l’objet A et de l’objet B. Je suppose que l’objet A prenne le double du temps, il vaudra deux objets B. Bon, tout ça, voilà. Vous voyez que la théorie de la valeur-travail implique quand même…, on suppose pas que ces sociétés aient par exemple des systèmes ni même un état du travail qui soit un travail mécanisé. Or, si on ne suppose pas une mécanisation et une quantification dite scientifique, pseudo-scientifique, du travail, le temps de travail socialement nécessaire implique et renvoie immédiatement à une évaluation collective et du travailleur et de l’entrepreneur et de la collectivité elle-même. Ah oui, ça ça prend... Euh… tu emploies… avec une hache en acier... euh… ils vont pas faire des mesures quand même... Avec une hache en acier, tu fais deux fois plus de… ou trois fois plus de travail qu’une hache en fer... C’est une évaluation collective qui porte sur le temps de travail. Ça suppose le régime travail. Bon.

Pour des raisons que nous avons vues et d’autres que nous allons voir – encore une fois je peux pas dire tout à la fois – nous nous sommes privé de cette possibilité dans le cas des échanges dits primitifs, qu’on appelait par convention primitifs, puisque nous disons : là, il y a pas de temps de travail socialement nécessaire puisque l’activité y est en variation continue, donc il y a absolument rien qui corresponde au temps de travail. Pourtant… Pourtant, là je cite pour mémoire, pour que…, par souci de…, bien sûr je sais qu’il y a certains ethnologues qui ont tenté d’appliquer les critères, même très quantitatifs, de temps de travail aux sociétés primitives. C’est très curieux que même ceux-là disent que cela n’a pas de correspondance dans la conscience du groupe, ça n’a pas d’équivalent. On peut toujours l’appliquer, mais...

Bon, je pense à un australien qui a beaucoup poussé ce genre de recherche, il dit : ben oui, mais… ça marche en effet, ça marche, c’est vrai, mais voilà... ça fait rien. Nous, pour des raisons que j’ai essayé de dire ou de laisser prévoir, on peut pas penser que l’évaluation collective porte sur le temps de travail. Bien plus, un des textes les plus poussés à cet égard se trouve dans Engels. Dans Engels, la préface que Engels fait au livre III du Capital. Le livre III du Capital, qui n’est pas publié par Marx lui-même, est publié par Engels et Engels y joint une préface. Et, dans cette préface, est, je crois, un des textes les plus précis où Engels dit : une fois donnée, une fois dit la valeur-travail, comment peut se faire, dans une société très primitive, l’évaluation du temps de travail (puisque, lui, il est partisan d’une théorie valeur-travail)? Et sa réponse dit que, ben oui, il y a une espèce d’évaluation collective sur le mode de l’anticipation… – c’est un texte très curieux, enfin ceux que ça intéresse vous irez le voir, je le ferai passer en fin de séance – Il ajoute : sinon, ceux qui échangent ne rentreraient pas dans leurs frais. Accordez-moi… euh… je suis sûr que vous avez tout compris, pourquoi est-ce que cette dernière phrase « sinon, ceux qui échangent ne rentreraient pas dans leurs frais » doit nous mettre dans un état de joie dont je ne témoigne pas suffisamment [rires]? C’est parce que, peut-être, vous le sentirez sûrement [?], mais il frôle quelque chose à savoir : il est en train de réintroduire un critère marginaliste. Si l’on essaye de commenter « sinon ceux qui échangent ne rentreraient pas dans leurs frais », comment est-ce qu’on pourra définir la rentrée dans les frais indépendamment de la référence à tout autre type d’évaluation? L’évaluation respective des frais, est-ce qu’elle fera pas allusion…? En tous cas, voyez dans quel état on en est : nous sommes en train de dire : dans certains cas, à savoir là où il n’y a pas appareil d’État, dans des groupes dits primitifs, on a fait un grand gain, nous avions raison de parler de mécanisme d’anticipation, parce que ça marche en effet sous forme de l’anticipation. Il y a une évaluation collective anticipatrice. Et nous précisons : en quoi consiste cette évaluation collective anticipatrice? Et nous répondons : cette évaluation collective anticipatrice consiste en ceci qu’elle anticipe l’idée limite du dernier objet ou du dernier producteur et fixe la valeur de tous les termes de la série et le temps nécessaire pour épuiser la série – sous-entendu sans que l’agencement change – et le fixe d’après l’idée du dernier objet.

Donc nous disons : non ! Pas nécessaire ! Pas nécessaire que l’évaluation collective porte sur le temps de travail. L’évaluation collective peut fort bien porter sur l’idée de l’objet limite ou objet marginal. Vous voyez? Confirmation. Comme la confirmation de [?]. – Je sens que, tout à l’heure, on va se reposer parce que... Vous me dites si vous en pouvez plus parce que... Je veux dire, ça m’ennuie… Moi ça m’amuse beaucoup... Bon, ça… ça me met dans un grand état de joie, mais, vous, c’est pas forcément la même chose. Euh… Et parfois on peut parler de choses qui, moi, m’ennuient profondément et que, vous, ça vous amusera, on sait jamais. C’est comme ça qu’il faudrait distribuer les UV, je demanderais « qui ça amuse, là? », tout ceux qui diraient ça m’amuse, bon...

Un homme dans l’assistance prend la parole  (intervenant 3): [?] accélérer la croissance sans changer la structure.

Deleuze : C’est ça, c’est ça, bien sûr. Je résumerai ce qu’il dit, hein.

Intervenant 3 : inaudible

Deleuze : Ouais, ouais, ouais. Tout à fait, tout à fait. [?] sont complètement… Oui, oui, il remarque que, en effet, dans toute entreprise, précisément ce qu’on appelle des opérations de comptabilité et notamment l’exercice du bilan, la confection du bilan, fait appel précisément à tout ce système qui implique et qui se fait toujours en fonction d’un seuil au-delà duquel toute l’entreprise devrait changer de structure, notamment la masse salariale je suppose, ce qu’on appelle la masse salariale. Là je crois qu’il y a ici quelqu’un qui serait beaucoup plus savant que moi en tout cas pour en parler, de cette euh…. voilà...

Intervenant 3 : Ce qui est important ( inaudible) dans la comptabilité générale [?] accélérer la croissance sans augmenter les frais.

Deleuze : Oui, bien sûr ! c’est pas tellement d’augmenter les frais, c’est pire qu’augmenter les frais…

Intervenant 3 : c’est le temps (inaudible)

Deleuze : Tu as raison. Tu as d’autant plus raison que l’importance, en effet, là, de cette comptabilité fait intervenir en effet le facteur durée. Il y a le facteur nombres d’éléments, nombres d’éléments de la série, ce qu’on est en train de faire c’est… c’est une théorie des… de ce qu’on pourrait appeler les groupes sériels, mais on appellerait ça précisément, en empruntant le mot à Sartre, mais en lui donnant un sens complètement différent. C’est des groupes sériels et des opérations sérielles qui font intervenir : nombre de termes de la série, objet limite, idée de l’objet-limite et temps mis à. Et, en effet, il a raison d’insister sur le facteur temporel dans la comptabilité. Au point où on imaginerait une thèse : l’idée de temps dans la comptabilité, ça oui, ce serait une belle thèse... Oui, hein? Je crois, non? Euh… Certainement que…, mais enfin... [?]... Mais ça, c’est vrai. T’as fait de la comptabilité?

Réponse de l’intervenant 3 : inaudible

Deleuze : Tu sais ce que tu vas faire, hein? (rires de la salle) Ben quoi? C’est... Euh… Tu serais prêt, là?

Intervenant 3: Ouais...

Deleuze : Tu serais prêt tout de suite? Ça va être formidable, je vais continuer mes exemples concrets, si tu veux même aller à côté réfléchir un tout petit peu, comment juste nous expliquer… – parce que, là, ça m’intéresserait beaucoup – nous expliquer dans un quart d’heure, j’irai te chercher… (rires de la salle) Tu [?] nous expliquer, justement, le facteur temps dans la comptabilité analytique, dans une comptabilité d’entreprise. Tu pourrais?

Intervenant 3: je peux, ouais...

Deleuze : Tu peux? Alors...

Intervenant 3: Peut-être tout de suite, ça serait mieux comme ça je... je [?]

Deleuze : A mon avis, c’est là que [?] (rires). Alors justement, ou bien tu te bouches les oreilles, tu te bouches les oreilles, hein, tu écoutes plus, tu... ré… Ou bien tu t’en vas et… euh…alors… juste pour te donner le temps. Alors, on oublie ça, hein, parce que c’est… c’est quand même un truc... Je dis, il y a un second point. Voilà, mon premier point, c’était, vous voyez, cette évaluation collective qui est dès le début. Ah si, je précise, parce que… il y a, pour ceux qui voudraient pousser ça alors dans un sens philosophique… vous voyez à quel point c’est… c’est bien, on a un sens comptable grâce à lui, moi je pensais à un sens philosophique, faudrait reprendre, ceux qui connaissent Kant, le texte de Kant, à mon avis se trompe complètement [?] l’anticipation, en fait s’il y a une quantité intensive de la perception, c’est parce que la perception sociale est fondamentalement sérielle et travaille en fonction de l’objet limite… euh… mais… c’est donc pour une autre raison que celle qu’il croit... Euh…

Non, il faut pas dire ça : Kant ne se trompe jamais, il a deviné tout ça [?]... Alors, comprenez-moi… Qu’est-ce que je voulais dire...? Oui, il y a…  tout le marginalisme a une théorie complètement folle puisqu’ils sont tous fous quoi, tous... euh… complètement folle [?] précisément la théorie de l’évaluation et du tâtonnement. Et vous voyez que, en un sens, si on mène ça, ça devient très rigolo puisque, là, l’opposition entre les partisans de la valeur-travail et les marginalistes prend un sens très très concret. Ils sont tous les deux d’accord, encore une fois, pour dire : il y a nécessité…, rien ne se ferait dans le champ social, ni productivité ni échange des produits, s’il y avait pas des mécanismes anticipateurs d’évaluation collective.

Bon, ça, ça m’intéresse beaucoup, il s’agit pas de la planification, il s’agit pas... Il s’agit de trucs beaucoup plus concrets, beaucoup plus généraux dans les sociétés. Simplement, la différence c’est que les partisans de la valeur-travail nous disent : l’évaluation collective porte sur le temps de travail socialement nécessaire. Les marginalistes nous disent : rien du tout ! Alors, nous, on a une raison de suivre les marginalistes sur…, quant à certains cas. Je dis : s’il est vrai que, dans certains cas, dans certaines formations sociales, vous vous trouvez devant un régime d’activité du type “variation continue” et pas du tout du type “travail”, il y a pas d’évaluation collective du temps de travail. Et pourtant il y a une évaluation collective qui va présider aux échanges. L’échange est quand même possible, parce qu’à ce moment-là vous avez une évaluation collective portant sur l’idée de l’objet limite ou du dernier objet. Mais, encore une fois, cette idée, elle est là dès le début de la série. En d’autres termes, elle est une évaluation anticipatrice du temps nécessaire pour arriver à l’objet limite de la série. Mais, cette évaluation, elle, elle est dès le premier terme de la série, elle est dès le début. En d’autres termes, elle est beaucoup plus rapide que le temps nécessaire pour “arriver à”, au dernier terme de la série. Bien plus, elle est nécessairement plus rapide que le temps nécessaire pour passer du terme 1 au terme 2 de la série.

D’où une notion très très curieuse que certains marginalistes développent dans ce qu’ils appellent leur théorie de l’évaluation ou du tâtonnement. Ils ont développé la notion de vitesse d’ajustement infinie. La vitesse d’ajustement infinie, alors là ils la conçoivent…, ils se battent entre eux, parce qu’il y a plusieurs manières de concevoir la vitesse d’ajustement infinie : ou bien en une seule opération euh…, c’est une opération vraiment différentielle au sens de calcul différentiel, mais on peut la concevoir déjà sous la forme d’une espèce d’intégration de différentielles, c’est-à-dire il y aurait plusieurs opérations qui se feraient en un temps extrêmement rapide, il y aurait une o… une sommation de ces opérations ; ou bien il y aurait qu’une seule opération, enfin…, c’est très important…, ce serait très... Et ils donnent des schémas, alors, pseudo-mathématiques très très très…, très créatifs, très intéressants, très amusants...

Remarque d’un homme dans la salle  (inaudible)

Deleuze : C’est ça, c’est ça. C’est ça. Et actuellement, alors, sans doute, avec euh… avec  tout ce qu’on a fait… comment que ça s’appelle, là? Euh… le terminal, avec les distances des… des facteurs… du facteur terminal, il y aurait des équivalences de vitesses d’ajustement infinies. La bourse actuellement, ça doit fonctionner... enfin… il… il va dire ça tout à l’heure. Voyez quels horizons ça nous ouvre. Alors, le temps de... Je dis : deuxième point. Et, là, on a un premier point qui, déjà, nous ouvre beaucoup d’études sur... Deuxième point, et ben me parait évident que, dans tout ça, il apparaît qu’on joue… – et, si vous avez quelque chose que vous avez pas bien compris, c’est uniquement pour cette raison, c’est pas votre faute – on joue sur le mot “dernier” et que, en fait, il y en a deux de “dernier”. Le dernier a deux sens très, très différents. Voilà. Alors, du coup, je reprends mon exemple, parce que c’est évident…, oublions les marginalistes avant d’y revenir. Comme ça on aura trois points, hein, ce sera... On a fait petit a, on commence petit b, on oublie tout. Et je reprends mes exemples d’apparence faciles comme ça, mais pas plus faciles qu’autre chose. Je veux dire…, je disais : prenons à la lettre le mot “dernier”, qu’est-ce que c’est, le dernier verre? Au café, c’est un agencement. Agencement “des hommes au café”. Il est quelle heure?

Réponse : Midi moins vingt-cinq.

Deleuze : Midi moins vingt-cinq, déjà? Euh… Eh ben, les hommes au café, c’est un agencement. Ou bien, je disais : une scène de ménage, à première vue, ça paraît, comme ça, un événement. Non, c’est un agencement, à voir la manière dont, dans certains ménages, elle se répète et elle remplit une fonction sociale très précise. On fait sa scène, hein, si on n’a pas fait sa scène, ça va pas. Donc je dis, à ce moment-là, c’est même plus une habitude, quoi, c’est vraiment un agencement fonctionnel. Je m’en tiens à ces deux exemples, on peut les multiplier. Ou bien… Ou bien je cite pour mémoire, parce que j’en… j’en aurais très besoin plus tard, la dernière violence. Bon, j’ai : le dernier verre dans l’agencement café. Voyez, je cherche des exemples, mais, vous, il faudrait en trouver d’autres, mais dans d’autres domaines. Le dernier verre dans l’agencement café, le dernier mot dans la scène de ménage... Dix de der à la belote, dans un jeu, oui, là, c’est un cas très complexe, oui...

Et puis… euh… la dernière violence, qu’on laisse de côté, parce que c’est plus tard qu’on en aura besoin. Et ben… et ben… je dis tout de suite : qu’est-ce qui se passe? Lorsque les hommes sont quatre, j’essaye de raconter… de raconter l’histoire euh… courante, une histoire courante. Ils sont au café. Chacun, il demande euh… il demande euh… un verre. Ils sont quatre, hein. Bon, je dis : est-ce que vous pressentez pas qu’il y a un drôle de truc? Je suppose que c’est très marginaliste. Que, en fait, le nombre de termes, c’est-à-dire le nombre de verres et la durée pendant laquelle ils restent au café, bien sûr, est soumise à toutes sortes de facteurs : nécessité de rentrer à la maison pas trop tard, hein… euh… contraintes économiques, l’argent… bon, tout ce que vous voulez... Mais est-ce que, parmi tous ces facteurs, il n’y a pas une série de type marginaliste? A savoir que : la valeur de tous les verres est déterminée par l’idée du verre marginal, du dernier verre. Au point que c’est pour arriver – comme dans une série finalisée – c’est pour arriver au dernier que tous les autres sont bus.

Qu’est-ce que ça veut dire? Alors, pourquoi ils commencent pas par le dernier? (rires) C’est absurde, parce que non seulement ils peuvent pas commencer par le dernier, mais ils ne peuvent même pas brusquer le temps qui est objet d’une évaluation collective. Et celui qui voudra brusquer le temps se fera moquer. De même – pour dire comme le peuple est bon et n’est pas alcoolique quoi qu’on en dise – celui qui voudra allonger le temps exagérément sera méprisé et traité comme un alcoolique. Il y a une espèce d’évaluation collective, bon, là, un nombre de verres qui souvent est réparti d’après le nombre de personnes, à savoir, c’est chacun sa [?]. Et, je dis : la valeur de chaque verre est déterminée par l’idée de l’objet limite, c’est-à-dire du verre marginal. Et qu’est-ce que ça veut dire “le dernier verre”? Quel sens donner à : « Allez, le dernier verre »… tout ça? Là aussi, c’est des problèmes d’évaluation collective. Le dernier verre, c’est le dernier avant que… l’agencement ne soit forcé de changer. Si l’on dépasse cette limite, ça ne peut plus être le même agencement. Qu’est-ce que ça veut dire, ça? Si on dépasse cette limite, c’est donc qu’il y a encore un autre dernier alors, il y a un dernier après le dernier, encore, il y a un dernier après le dernier. Le dernier après le dernier, c’est celui qui impliquerait un autre agencement. Quel autre agencement dans ce cas précis? J’en imagine plusieurs.

Recommençons. Recommençons pour être clair. Alors, le dernier marginal, celui qui marque la limite..., qu’est-ce que ça veut dire la limite? Ça veut dire : tout le monde en a assez. Ça veut dire : on arrête de boire, fini, hein. Cette société-là, cette formation sociale là, les types au café… bon, c’est fini pour aujourd’hui. Qu’est-ce que ça veut dire? « On se retrouve demain, à demain les gars. » Ça veut dire quoi ça? A la lettre, pour aller plus vite, je dis : il faut bien se reconstituer, hein, il faut bien arrêter de boire pour pouvoir reboire. Faut bien arrêter de boire pour pouvoir reboire, ça marque quoi? Ça marque la pause nécessaire entre deux séries du même agencement. Ça marque la pause nécessaire entre deux exercices d’agencement. [?] La pause nécessaire entre deux exercices du même agencement est marquée par l’objet marginal.

Bon. Là, ça va jusque là. J’ajoute : c’est pour ça que… c’est pour ça que, d’une certaine manière, vous reconnaissez l’alcoolisme à ceci que les alcooliques sont des gens qui ne cessent pas d’arrêter de boire. C’est pas des gens qui boivent tout le temps. De même que vous ne rencontrez que des drogués en cours de désintoxication, vous ne rencontrez que des alcooliques en train d’arrêter de boire. Le « j’arrête de boire, je cesse de boire » fait strictement partie de l’alcoolisme. Vous me direz : qu’est-ce qui n’en fait pas partie? On va voir. Bon. Bien. C’est donc des séries qui sont comme autant d’exercices d’agencement, l’agencement restant le même et, chaque fois, l’objet marginal arrive à la fin. Vous me direz : mais l’objet marginal de chaque série peut changer. Oui, il y a des phénomènes dans l’histoire de la vitesse d’ajustement, il peut y avoir une intensification de l’objet marginal au sein du même agencement, mais voir si, en douce, déjà, l’agencement n’est pas en train de changer…

D’où je passe à l’autre [?] problème, qu’est-ce que ce serait le changement d’agencement? Je peux dire n’importe quoi… il y a un seuil, or, là aussi, les alcooliques, ils sont… c’est pas des idiots, hein, ils sont très très… très sensibles aux seuils. Je dis, comme ça : bon, un seuil… où il pressentent que... ils pourraient pas tenir. Faudrait sauter dans un autre agencement. Quoi alors? Ou bien changer la nature des boissons, on voit ça aussi dans l’évaluation collective “drogue”. On approche d’un seuil, et on se dit : ah, va falloir changer l’agencement, l’agencement “drogue”, va falloir passer de l’herbe à autre chose. Ça arrive. C’est bien un problème d’évaluation des seuils et des limites. Et puis… ou bien changer la nature des boissons ou bien changer l’agencement, c’est-à-dire la composition de l’agencement : pas la nature des boissons, mais les gens avec qui on boit, ça pourra plus être les mêmes, faudra changer d’agencement, on passera avec de vrais alcooliques, on passera plus… ce sera plus les copains après le boulot, ce sera autre chose. Bon. Là aussi, il y a une espèce d’évaluation. Ou bien, on sent très bien : ah ben, si… si je vais trop loin, là, c’est… je risque quand même quelque chose, c’est… ce sera un agencement particulièrement terrible, ce sera l’agencement hospitalier, l’agencement “hôpital”. C’est un agencement, l’agencement “hôpital”, c’est un agencement. Je dis que : là, on aura atteint le seuil parce qu’on aura franchi la limite. Ayant franchi la limite définie par l’objet marginal, il faut changer l’agencement d’une manière ou d’une autre, en s’inventant une autre… un autre agencement “alcool” ou bien en entrant dans un agencement “hôpital”… – je veux pas dire que ce soit nécessairement un agencement “hôpital”…-  ou bien… oui bien ou bien… à charge d’inventivité d’agencement, il y a tellement d’agencements.

De même pour mon histoire de... je peux dire… alors, je peux aller très vite, là, parce que c’est exactement la même chose dans mon histoire de scène de ménage. La scène de ménage fonctionne, hein, comme un agencement. Elle fonctionne par séries. Chaque série ou chaque exercice d’agencement, je dirais, est strictement déterminé par l’évaluation collective, c’est-à-dire l’évaluation bizarrement commune, vaguement commune que font les deux partenaires, si l’agencement est de couple – donc, l’évaluation collective, c’est l’agencement des deux partenaires – que les deux partenaires font concernant quoi? L’idée du dernier mot. L’idée du dernier mot, du mot marginal, du mot limite. C’est pas forcément toujours le même, mais il se définirait par un certain poids ou une certaine couleur. Bon. Il y a aussi une évaluation collective du temps nécessaire pour arriver à ce mot et des autres mots par lesquels il faut passer. Je dirais : la valeur des autres mots et la valeur du temps… et la quantité du temps nécessaire pour arriver… etc. est déterminée par l’évaluation collective du mot marginal. C’est lui l’objet limite, dans ce cas. Supposez qu’il soit dépassé : là il y a quelque chose qui va plus. Tout d’un coup, il y en a un des deux qui dit quelque chose qu’il faut pas. On peut le concevoir, ça arrive tout le temps dans les scènes de ménage. Encore une fois, quand vous en êtes le spectateur effaré, vous vous dites : « eh ben alors, ils peuvent pas aller plus loin. » (rires). Et puis il y en a un qui dit tout d’un coup un mot qui, à vous, paraît tout à fait en retrait, et c’est celui-là qui est pas supportable. Il a dépassé la limite. Il a dépassé la... Ouais. Il a dépassé…, justement, il est sorti de l’espèce d’accord impliqué par l’évaluation collective. A ce moment-là, c’est tout l’agencement qui change. A savoir, on entre dans l’agencement “divorce”, l’agencement “séparation”, c’est un autre agencement, c’est plus l’agencement de couple, c’est un agencement, un autre, hein.

Bon, qu’est-ce que je suis en train de dire? Je suis en train de dire que “dernier” au sens de marginal, ça veut pas dire “ultime”, ça veut dire en fait “avant-dernier”, puisqu’en effet, le dernier au sens de “ultime” est celui à partir duquel l’agencement est forcé de changer. Le dernier au sens de “ultime” ou celui à partir duquel l’agencement est forcé de changer, c’est ce que j’appellerai “le seuil”. Alors pourquoi ne pas réserver à celui-là le mot “dernier”? Bien forcé de réserver à celui-là le mot “dernier” puisqu’il est le premier. Il est le premier de l’autre agencement. Bien. De l’autre côté, le dernier au sens de limite et non plus seuil, non plus “seuil de nouvel agencement” mais “limite de l’agencement précédent”, le dernier au sens de limite, c’est l’objet marginal. C’est l’avant-dernier. Le français a un mot qui vient du latin et qui distingue bien l’avant-dernier ou le dernier au sens d’avant-dernier, de l’ultime, c’est le mot pénultième. Pénultième, c’est littéralement le presque dernier, ou le dernier avant le dernier. L’objet marginal, c’est le pénultième ou la limite. Au-delà de l’objet marginal, il y a quelque chose d’autre, le seuil, encore une fois. Au-delà de l’objet limite, il y a le seuil à partir duquel commence un autre agencement.

D’où, je peux répondre à la question : dans une telle formation, qu’est-ce qui est anticipé, qu’est-ce qui est conjuré? Qu’est-ce que c’est ces mécanismes d’anticipation-conjuration auxquels j’attachais tellement d’importance la dernière fois? La réponse, maintenant, elle devient, il me semble, limpide, euh… de l’eau, euh… une évidence : dans l’évaluation collective, ce qui est anticipé, c’est fondamentalement la limite, ce qui est conjuré, c’est fondamentalement le seuil. Et l’évaluation collective réunit indissolublement l’anticipation et la conjuration, et ne peut pas anticiper la limite sans conjurer le seuil, ni conjurer le seuil sans anticiper la limite. D’où : comment fonctionne…, j’ai plus qu’à appliquer ça et j’ai fini mon problème [?]. Euh… Supposons, alors, un mode abstrait – vraiment j’insiste sur abstrait – d’échange primitif. Voilà ce qui se passe. Je prends deux groupes. Un groupe de cueilleurs qui cueillent des graines sauvages. Vous vous rappelez? Je tiens mes conditions, hein, je me donne pas un groupe d’agriculteurs. Car, je sais pas si vous sentez : l’agriculture est incapable d’entrer dans ces schémas de série. Si vous sentez ça, vous avez tout compris. Pourquoi que l’agriculture ne peut pas entrer dans ces schémas de série, pourquoi elle renvoie nécessairement à un appareil d’État? Nous le verrons (beaucoup) plus tard. Plus tard, mais vous devez déjà le sentir.

Donc, en tous cas, je me demande pas ça, je me dis : voilà mon petit groupe de cueilleurs, ils cueillent des graines sauvages [?]. Les autres, c’est pas des métallurgistes, mais ils font des haches, ils fabriquent des haches. Vous avez le groupe A (je ne dirais plus que A, cueilleurs), et B, fabricants de haches. Les meilleures haches étaient faites d’obsidienne avant la métallurgie par exemple, hein. L’obsidienne, je crois que c’est une espèce de roche volcanique avec laquelle on obtient des coupants très… très excellent. Et puis c’est un joli mot. Bon, je dis : l’échange primitif, aucun besoin de comparer les temps de travail, aucun besoin de se dire quel est le temps de travail pour cueillir, quel est le temps de travail pour fabriquer la hache d’obsidienne, et puis comparer les deux. Comment voulez-vous que ce soit possible?

Là, je prends un exemple qui convient parfaitement. Et ces deux groupes, ils parlent même pas la même langue, enfin, qu’est ce que vous voulez qu’ils comparent? En plus, la cueillette, c’est une activité typique à variation continue. Par exemple, les femmes vont à la cueillette, et puis elles chantent, et puis elles bavardent, et puis elles reprennent la cueillette. C’est ça qu’on appelle une “activité à variation continue”. Il y a pas… il y a pas de mesure du temps de travail. Pour le fabricant de hache, il va pas comparer. C’est même une idée qui ferait rire les… les primitifs. Comparer le temps mis à cueillir des graines sauvages et le temps mis à fabriquer une hache... Ben, sentez, alors, comment qu’ils vont faire l’échange? En revanche, ils ont une évaluation collective. Nous supposons qu’elle peut pas porter sur le temps de travail qui présupposerait même un langage commun qu’ils n’ont pas. Je suppose que c’est même deux tribus assez lointaines, pas de même formation culturelle, pas de même langage. Bon. Ils s’échangent des graines contre des haches. Je dis : comment peut se faire l’échange?

Et ben, nous le savons maintenant. Nous le savons. Nous le savons. Euh… La question de savoir si jamais quelqu’un s’est servi de cette méthode pour échanger quoique ce soit, c’est une autre question. Mais moi, je crois, oui, je crois qu’on fait tout le temps comme ça. Le groupe A, vous vous rappelez, hein, dans votre tête, le groupe A, ça doit être celui qui donne des graines et qui reçoit des haches. Je dis, par parenthèse, que c’est trop évident d’après tout ce que j’ai dit : le marginalisme est un primat de la loi de la demande [?]. Eh ben, le groupe A qui reçoit des haches peut se faire… je dis “peut”, tout ça est abstrait, hein… vous pouvez pas me faire la moindre réflexion sur le [?]. Euh… le groupe A peut se faire une idée de la dernière quantité de haches qui le forcerait à changer son agencement. Et, cette idée, il peut l’avoir dès le début. Évaluation collective de la dernière quantité de haches qui le forcerait à modifier la structure de son agencement de cueillette. Qu’est-ce que ça veut dire, ça? Alors, je continue, hein, je continue dans l’abstrait. Le groupe B peut se faire une évaluation collective de la dernière quantité de graines qui le forcerait à modifier son propre agencement. Si vous m’accordez ça, vous m’accordez tout. Je dirais, à ce moment-là, que la valeur des objets échangés est strictement déterminée par les deux objets limites pour chaque groupe respectivement, la hache marginale pour le groupe qui donne des graines sauvages, la graine marginale pour le groupe qui donne des haches. Et si la dernière hache... Et alors la loi de l’échange sera... A – c’est très simple, ça, c’est les mots qui manquent – la loi de l’échange ce sera : la dernière hache c’est-à-dire qui force le groupe je-sais-plus-quoi à changer d’agencement… qui forcerait le groupe… au-delà de laquelle, plutôt, au-delà de laquelle le groupe serait forcé de changer d’agencement, égale la quantité de graines qui forcerait…, au-delà de laquelle l’autre groupe serait forcé de changer son propre agencement.

Vous voyez? C’est un marché formidable. On peut pas se tromper avec ce système-là. Pourquoi? Parce que : qu’est-ce qu’il y a de bien? Il n’y a jamais de comparaison de faite, c’est un échange indirect. Chaque groupe évalue respectivement pour son compte la valeur de son objet marginal, et c’est cette évaluation respective par chaque groupe de la valeur pour chacun de l’objet marginal relatif à chacun qui va déterminer l’échange. En d’autres termes, le rapport objectif dans l’échange naît des deux séries subjectives, le rapport direct naît de la relation indirecte ou, si vous préférez, l’égalisation dans l’échange naît de deux processus inégaux, non-symétriques. Mais j’ajoute juste… vous me direz : c’est un peu confus, comment qu’ils évaluent…? Qu’est-ce que ça veut dire qu’ils seraient forcés de changer d’agencement? Eh ben, reprenons le groupe – et j’en termine avec ça – reprenons le groupe de ceux qui reçoivent des haches. Au-delà de la hache marginale, ou bien ils n’ont rien à en faire, ils gardent le même agencement, mais ils ont rien à faire de la dernière hache, ils ont pas à s’en servir, donc l’échange perd tout intérêt. Il ne se fait plus. C’est le temps de la pause avant que recommence une autre série, les haches s’étant usées. C’est exactement le temps de la pause au café. Ou bien ils sont forcés de changer d’agencement, ça voudrait dire quoi? Abandonner l’itinérance… abandonner l’itinérance de cueillette, faire avec les haches-seuil – plus la hache-limite qui, elle, fait partie de l’agencement “cueillette” – mais faire avec la hache ultime, avec la hache-seuil, quoi? Du débroussaillage ou pire de l’abattement de souches ou bien agriculteur. Ils pourraient plus suivre le flux de cueillette, ils passeraient dans un tout autre type d’agencement qui, au moins, impliquerait déjà des éléments agricoles. Donc ils conjurent le seuil agricole en anticipant la limite “cueillage”. Même raisonnement pour les haches, pas difficile, à savoir que, au-delà des graines de subsistance nécessaires à leur subsistance, les fabricants de haches devraient changer leur agencement. Tout va bien, c’est toujours le développement pour soi de chaque série respective qui va fixer la valeur de l’échange, la valeur de l’objet échangé à partir de ce qui fonctionne comme l’objet marginal dans une série et de ce qui fonctionne comme objet marginal dans l’autre série. A preuve de quoi… A preuve de quoi… c’est euh… c’est juste le dernier effort que je vous demande… nous en donne une confirmation… – [s’entend de?] {autant?] des sauvages aux… choses… aux formes les plus modernes – nous en donne une singulière confirmation concernant le temps, la marge, la limite et le seuil, l’exercice de la comptabilité. Tu enchaînes… tu enchaînes…

Intervenant 3 : [?]

Deleuze : ah bon tu enchaînes pas… Et tu parles fort… tu parles plus fort que possible.

Intervenant 3 : exposé inaudible

Deleuze : D’accord ! ça je traduirais, dans mon langage en disant : les exercices d’agencement, les exercices successifs d’agencement, chaque agencement… euh primitif forme une série et il se reproduit après une pause, hein. Euh… Chaque série est donc un exercice d’agencement. Il est évident que les exercices d’agencement sont variables. Hein. Non ce que je voudrais que tu dises très vite, là, quand même pour frapper, c’est ton histoire euh… importante du temps et de l’évaluation de la durée dans la comptabilité. Au besoin, si vous entendez pas, je répèterai ce qu’il dit, s’il veut pas parler fort, hein…

Intervenant 3 : exposé inaudible

 

 

 

Lectures in this Seminar

A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 01
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 02
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 03
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 04
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A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 13