January 29, 1980

If you accept the idea of this second figure of the “State”, … it emerges as a function of this phenomenon we saw earlier, specifically: the archaic overcoding itself provokes decoded flows and causing the flows to be decoded…. As a result, I will have my two great figures of the “State” already, [but] not the only ones. I will have: the overcoding of the archaic “State”, … overcoding of flows in the archaic Empire, and then topical conjunctions between decoded flows. … These topical conjunctions form sites that at once sites of juridical discourse, sites of society, sites of the social field, geographic sites, that are sites in every sense of the term “site”… Thus: topical conjunctions between decoded flows as such.

Seminar Introduction

Following publication of Anti-Oedipus in 1972, Deleuze continues to develop the proliferation of concepts that his collaboration with Guattari had yielded.

As part of this process of expanding these concepts in order to produce the sequel of Capitalism & Schizophreinia, A Thousand Plateaus, this series of 13 lectures on "The State Apparatus and War Machines" constitutes the major seminar of 1979-80 and Deleuze's penultiimate consideration of these concepts. He then returns to the history of philosophy with five sessions on Leibniz and then concludes the academic year, at his students' request, with two final sessions of reflections on Anti-Oedipus

English Translation

Edited

Deleuze continues to benefit from the collaboration of Eric Alliez who contributes to the class (unfortunately inaudibly in part) regarding mercantilism and rise of banks. Deleuze then goes back in time to discuss archaic forms of monetary exchange and overcoding.

Gilles Deleuze

Seminar on Apparatuses of Capture and War Machines, 1979-1980

Lecture 07, 29 January 1980

Transcribed by Annabelle Dufourcq

English Translation Forthcoming

French Transcript

Edited

Gilles Deleuze

Sur les appareils d’État et machines de guerre, 1979-1980

7ème séance, 29 janvier 1980

Transcription : Annabelle Dufourcq (avec le soutien du College of Liberal Arts, Purdue University)

 

Deleuze : ... comme ça... on... D’abord... euh... D’abord... euh... Eric tu... tu parles un peu ou pas?

Eric Alliez: oui

Deleuze : Voilà, d’abord je cherche ou bien des confirmations ou bien... que vous compreniez bien de quoi on parle... ou bien des confirmations ou bien des infirmations sur le thème que on a vu les fois précédentes, à savoir : un certain rapport impôt-commerce, tel que, d’une certaine manière, le commerce ne pourrait se déployer que dans un milieu social d’imposition. Ça, on l’a vu beaucoup. Et alors, parmi nous, là... il y a... il y a... Eric Alliez qui travaille depuis un certain temps sur... euh... sur une... à la fois une doctrine économique et une période où cette doctrine a eu beaucoup d’importance, à savoir le mercantilisme. Et alors je lui demandais... euh... comment, à son avis, s’organisait chez ces auteurs dits mercantilistes - qui sont à la fois des praticiens..., qui sont pas seulement des théoriciens, qui sont des praticiens  - comment s’organisait le rapport impôt-commerce, puisqu’ils ont été à un moment essentiel de la formation historique du commerce européen. Alors qu’est-ce que tu dirais là-dessus? Qu-est-ce que...?

Eric Alliez: inaudible

Deleuze : tu parles le plus fort que tu peux, hein, parce que... euh je sais pas si....

Eric Alliez: ... rapport (?) dégage entre monnaie et impôt (?) Alors, en fait, la thèse que je voudrais essayer de dégager c’est que, en fait, la meilleure formulation, disons, du problème monnaie-impôt qu’ont pu donner les mercantilistes paradoxalement se retrouve chez Hobbes. Alors, en effet, dans le Léviathan, Hobbes dégage, disons, deux circuits de la monnaie, un circuit veineux et un circuit artériel.  (?) Alors, en fait, Hobbes dit que le circuit veineux de la monnaie, c’est les impôts et les taxes qui prélèvent sur les marchandises transportées, achetées ou vendues, une certaine masse métallique. Celle-ci est conduite (?) c’est-à-dire dans les coffres de l’Etat et c’est là que le métal va recevoir le principe vital. En effet seule son autorité, (?) l’autorité de l’Etat, va pouvoir lui donner son cours.

Deleuze : c’est très intéressant, ça. C’est dans le Léviathan, ça? Tiens, tiens.

Eric Alliez : oui. Pour ceux que ça intéresse c’est pages 268-269 de l’édition euh...

Deleuze : française ou...?

Eric Alliez : oui, oui, français. (?). Et, à côté, donc, de ce circuit veineux, il dégage un circuit artériel  qu’il définit comme la redistribution aux particuliers, et c’est donc l’Etat qui va donner l’impulsion des échanges des fabrications et des (?). Alors on retrouve chez un... chez un mercantiliste français qui s’appelle Vauban disons une conception qui est très très proche de ça, dans la mesure où il dit clairement que le circuit de l’argent commence au moment de la dépense gouvernementale. Et, lui, explique cela de la manière suivante : le circuit horizontal induit par les dépenses de l’Etat est le même que celui qui, naturellement, relie Paris aux campagnes de (?), simplement l’argent y circule plus vite et c’est précisément cette augmentation des vitesses de circulation, donc de la monnaie, qui va augmenter la richesse nationale. Alors, euh... il me semble que le... le point de départ pour aborder le problème, disons historiquement, c’est l’échec répété de toutes les réglementations disons protectionnistes, donc toutes les tentatives de surcodages que font les Etats territoriaux tout au long du XVIème siècle pour mettre fin aux fuites d’or (?) (qu’on appellera les sorties de numéraire) et cet échec a une valeur démonstrative sur un point essentiel, à savoir que, en fait, ce sont le... les flux des mouvements commerciaux, (?) flux décodés, qui règlent et dérèglent le mouvement des espèces et les fluctuations en cours. Alors les mercantilistes avaient un exemple, bon, sous les yeux, bien précis, c’était évidemment l’exemple de l’Espagne qui avait une richesse monétaire et en monnaie précieuse absolument extraordinaire du XVème au XVIème siècle et l’Espagne est absolument incapable de retenir ses richesses (?). Donc, à partir de là, se joue quelque chose de très important, c’est (?) le mercantilisme décolle complètement de toute la pensée (?) métalliste qui raisonne toujours en termes de corps d’or.

Deleuze : en termes de?

Eric Alliez : de corps d’or

Deleuze : ah oui, parfaitement, oui oui.

Eric Alliez : c’est-à-dire que la nation doit absolument préserver au maximum tous les métaux précieux et les empêcher de circuler et d’aller vers les autres nations. Alors, en fait, ce qui est très curieux, c’est que, dans toute la pensée économique classique, (?on a?) sans arrêt assimilé le mercantilisme à (?) alors que, bon, on s’aperçoit qu’historiquement (?) c’est tout à fait faux. Alors à partir de là,  bon... disons que la guerre d’argent, ce que Colbert définit comme guerre d’argent, prend tout à fait un nouveau visage et c’est la fameuse théorie de la balance commerciale que donne un mercantiliste anglais qui s’appelle Mun, au début du XVIIème siècle. Et là (?) clairement qu’il y a nécessité de circulation des monnaies, du métal, pour établir un solde positif des exportations, et... donc, bien sûr, donc, comme je disais, cette mutation a été déterminée par la prise en compte, disons, de l’impossibilité d’un (?codage?) direct du mouvement des espèces. Alors, à partir de ce moment-là, essentiellement les mercantilistes anglais vont essayer de stopper toutes les politiques de dévaluation de la monnaie (?) qui jusqu’à présent était le procédé le plus traditionnel pour arriver à éponger les dettes publiques, afin que l’Etat, en fait, n’intervienne plus pour réglementer le mouvement des espèces, en orientant le mouvement du commerce par l’impôt indirect qui (?) donc, ça, Gilles, l’a bien montré la dernière fois, le crédit public et, bien sûr, toute une politique d’emprunt, d’investissement et de financement, c’est-à-dire, évidemment, des dépenses publiques. Alors, pour résumer un peu cette... cette approche, comme ça, très générale du mercantilisme, on peut dire en fait que, le mercantilisme, c’est véritablement une géométrie politique de la puissance en ceci que tout son travail consiste en une opération d’axiomatisation de la production à partir de la création d’un nouvel espace d’appropriation et de distribution qui est le territoire national. Et, le marché national, c’est donc le nouvel espace comparatif que vont faire surgir les mercantilistes à partir de cette appropriation (?) de la monnaie que représentent l’impôt et le crédit public.

Deleuze : je peux poser une question?

Eric Alliez : oui

Deleuze : historiquement on voit bien que les mercantilistes, en effet, sont très liés à la... formation euh... XVIIème siècle des... des grands Etats du type France et Angleterre, hein. Est-ce qu’il y a des courants mercantilistes qui sont liés, eux, à l’autonomie des villes, ou pas? Est-ce que tous les mercantilistes euh... sont vraiment liés au surgissement de... l’Etat dit moderne au XVIIème siècle?

Eric Alliez : (?) question est difficile (inaudible)

Deleuze : mmh mmh, oui oui oui

Eric Alliez : (?) le courant mercantiliste lui-même (?) est complètement déterminé par l’émergence de l’Etat territorial.

Deleuze : d’accord, d’accord, très bien. Oui, c’est très...

Eric Alliez : Alors, donc on a...

Deleuze : bien que, en effet, il s’approprie des mécanismes urbains... c’est cela. Oui, ça, ça nous va... parce que... D’accord, oui?

Eric Alliez : donc on a l’habitude de définir ce mercantilisme par une étatisation de la vie économique, alors, à travers des (?) les plus connus de la politique mercantiliste, à savoir : création des  grands monopoles pour favoriser et contrôler à la fois le commerce extérieur ; la (?)  d’une partie de ce capital commercial aux manufactures sous formes de subventions, d’exonération d’impôt etc. Et puis, bien sûr, toute une politique d’aménagement du territoire avec des travaux publics qui visent en fait essentiellement à la création d’équipements de circulation. C’est toute la politique de (?) de créer des canaux (?). Alors il y un historien de l’économie qui s’appelle (?) au XIXème siècle, qui résume précisément très bien cette liaison du mercantilisme avec l’émergence de l’Etat territorial. J’ai noté la citation, il dit : « le mercantilisme dans son essence même n’est rien d’autre que la formation de l’Etat. Non pas la formation de l’Etat en lui-même, mais simultanément l’ (?édification?) de l’Etat et du système économique ». Euh... Bon... Mais ce qui nous intéresse ici, au-delà d’une approche très générale du mercantilisme, c’est d’essayer de repérer en quelque sorte de (?) du mécanisme de capture constituant ce qu’on pourrait appeler le machinisme abstrait du striage économico-administratif des mercantilistes qui est, évidemment, la base du nouvel agencement, à savoir : la nation. Alors, en effet, toute cette espèce de... de gigantesque machine informationnelle que met en place, disons, l’Etat territorial qui va à la fois enregistrer, équilibrer, réguler, distribuer etc. les flux financiers, commerciaux, industriels, et cela permettant, évidemment l’appropriation de (?) commerce extérieur, ne tire son existence et son efficience que d’un plan d’appropriation plus fondamental (c’est ce que (?) Gilles la dernière fois), à savoir l’impôt que Marx définit je crois très justement comme l’existence économique de l’Etat et, corrélativement bien sûr, le crédit public que Marx définit, toujours dans Le capital, comme le (?) du capital puisque la dette publique opère comme « l’un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive » elle « doue l’argent improductif de la vertu reproductive » en le convertissant en capital. Alors ce qui est intéressant au niveau des mercantilistes (?) conjonction de ces deux (?) à savoir impôt et crédit public, les deux étant complètement indissociables, c’est précisément l’accumulation (?) Il dit à un moment quelque chose qui résume très bien le problème, il dit : « ainsi l’impôt et la monnaie apparaissent-ils comme des transformateurs de la richesse économique en puissance politique »

Deleuze : ouais, ouais, ouais...

Eric Alliez : c’est... c’est... Alors, ce que je veux faire maintenant pour achever ce... cette espèce de tour d’horizon, comme ça, ce serait essayer de voir ce qui c’est effectivement passé en France et en Angleterre au niveau de la politique fiscale entre, disons, le milieu du XVIIème siècle et le milieu du XVIIIème siècle. Alors évidemment (?)

Voix féminine (1) :(inaudible) 

Deleuze : Bien sûr

Voix féminine (1) : inaudible

Deleuze : je crois qu’il vient déjà d’y en avoir. Mais si vous pouvez..., oui. Oui oui oui oui. Vous en laisserez, oui. Vous les faites passer, oui.

Voix féminine  (1) : inaudible

Deleuze : non, il y en a pas? C’était pas ça qu’on...?

Voix de femme (2) : si

Deleuze : si, si si. Mais vous en laissez en plus, merci. Au revoir.

Eric Alliez : oui, alors donc...

Deleuze : euh, ceux qui voudront y aller à 11h, hein, vous irez....

Eric Alliez : inaudible

Deleuze : on t’entend mal, Eric.

Eric Alliez : Donc je disais que, en France et en Angleterre, le mercantilisme (?) dégager deux politiques fiscales fondamentales, à savoir : d’un côté en France avec Colbert, et en Angleterre avec (Petty?), à partir, disons, donc, du milieu du XVIIème siècle, c’est l’ensemble des impôts indirects qui vont être établis comme base des recettes publiques. Alors, par exemple, en Angleterre, j’ai les chiffres, là, l’impôt indirect, c’est (?) pour cent de la globalité de l’impôt. Et en France, au XVIIIème, l’impôt direct n’augmente que de moitié, alors que le bail de la ferme générale qui collecte la totalité des impôts indirects du royaume va quintupler. Donc, ça, c’est le premier point. Et pour reprendre ce que disait Gilles tout à l’heure, ce qui est important, c’est que on s’aperçoit que l’Etat-nation réintègre vraiment dans sa politique fiscale un élément fondamental qui était à la base de la richesse et de l’expansion de toutes les économies urbaines entre les XIIIème et XVIème siècles. (?) Et puis, deuxième élément, c’est : la concentration financière. Alors, en France, avec la ferme générale, et en Angleterre, avec ce qu’on a pu appeler le mercantilisme  de (papier monnaie c’est-à-dire la création de la Banque d’Angleterre qui n’est pas seulement une banque de dépôt, mais aussi une banque d’émission.

Alors, je commence par la ferme générale. Alors, ce qui est intéressant (?), c’est d’essayer de voir l’articulation qui existe entre impôt direct, constitutif, donc, de la rente, impôt indirect, dette publique et (?). Alors, dès le départ, Colbert va lier toute son entreprise économique à la réorganisation financière des recettes fiscales. Et il va constituer un véritable lobby financier qui va développer un vaste réseau tant économique, d’ailleurs, qu’administratif, finissant par recouvrir tout le pays d’une gigantesque toile d’araignée complexe (?) fonctionnant sur deux niveaux fondamentaux, en fait sur deux personnages clefs  qui, on va le voir, représentent exactement la même personne. Alors d’un côté c’est évidemment l’officier de finance qui a acheté sa charge et qui s’occupe de la collecte des impôts directs. Et il va garder (?) pourcentage de cette collecte en opérant ce qu’on appelle un surprélèvement fiscal. Et la deuxième figure, la figure du partisan, qui, lui, est vraiment le personnage clef de la ferme générale (?) collecte des impôts indirects. Alors qu’est-ce que c’est ce système de la ferme générale? Donc, c’est, en fait, une compagnie privée qui passe un bail avec le gouvernement. A son terme, elle devra verser au trésor, au titre de l’impôt en question. A charge pour elle de se rembourser et, bien sûr, au-delà. Alors cette différence va constituer, évidemment, le profit d’entreprise.  Alors, il y a bien sûr concentration puisque, à l’origine, chacune des taxes était (?) séparément. Et puis Colbert va constituer véritablement le système des fermes générales (?) fonctionnant sur l’ensemble des impôts indirects. Et, bon, ça, en plus, ça va fonctionner jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, la période de pointe (?étant), en gros, 1725-1740. Et... Alors, c’est quand même une entreprise absolument gigantesque, parce qu’on s’aperçoit que, vers 1730, il y a plus de 30000 personnes dont les intérêts sont complètement liés à ceux de la ferme. Alors, là où  il y a quelque chose qui nous intéresse particulièrement, c’est qu’on s’aperçoit qu’en fait le partisan type, paradoxalement, donc celui qui, théoriquement, s’occupe..., est lié au système de la fiscalité indirecte, c’est l’officier de finance, c’est-à-dire celui qui théoriquement devait collecter les impôts directs.

Pourquoi? Parce que, tout simplement, par (?) la fonction, son milieu, ses réseaux d’alliance etc. il est le plus à même de remplir son rôle d’intermédiaire, puisqu’il est en contact permanent avec les bailleurs de fond potentiels, grands propriétaires terriens qui sont par le biais du système seigneurial des principaux rentiers du sol, ceux qui contrôlent directement et indirectement, évidemment la principale source de richesse, à savoir la terre. Alors ce que je veux dire c’est simplement que... disons si la rente foncière redescend des hauteurs d’une forme de thésaurisation pour s’investir à nouveau, donc, dans l’économie du pays, c’est bien sûr en grande partie par les avances des prêteurs en (?), par ce système des fermes générales. Alors, là, je crois qu’on vérifie tout à fait l’hypothèse de Gilles, dans la mesure où c’est bien l’appropriation monopolistique de la monnaie dans la politique fiscale de l’impôt indirect, avec la ferme générale, qui ouvre véritablement  la fonction marchande de la monnaie... euh... bon, ce que Marx appelle... bon... le devenir-capital de l’argent. Donc l’impôt indirect permet littéralement la déterritorialisation de la richesse d’origine foncière et, donc, cet impôt indirect va assurer la circulation monétaire par la création d’un marché (?) artificiel bien sûr et détermine par là-même toute la dynamique économique par l’investissement de ces mêmes capitaux. Alors on s’aperçoit de quelque chose qui est assez... qui est assez symptomatique, c’est que tous les receveurs généraux, donc, qui font partie du système de l’impôt indirect, puisque c’est eux qui (?) tous les officiers de finance, bon, nommés par Colbert, outre leurs intérêts directs dans la ferme, sont également actionnaires des grandes compagnies de commerce, grandes entreprises industrielles, sans oublier la marine de guerre puisque c’est Colbert (?) à la marine de guerre. Et, donc, toutes ces grandes entreprises, l’origine principale des fonds, c’est bien sûr les officiers et les (?). Donc, là, je crois qu’à ce premier niveau on vérifie tout à fait ce que disait Hobbes, à savoir que... bon, c’est vraiment le prélèvement étatique, le système fiscal, qui est le circuit veineux de la monnaie. Alors, beaucoup plus brièvement, je voulais voir un autre... un autre point, disons, de ce (?) d’appropriation, avec la réforme anglaise (?puis) le problème du crédit public à l’apparition de la banque d’émission. Alors, qu’est-ce qui se passe en Angleterre?`

Deleuze : c’est quand la création de la banque d’Angleterre?

Eric Alliez : c’est 1690...

Deleuze : c’est ça, oui

Eric Alliez : mais ce qui est intéressant c’est que l’on voit, bien avant la création disons officielle de cette banque... euh... on s’aperçoit que les mercantilistes vont essayer par tous les moyens de créer un marché pour des emprunts publics à long terme et un taux d’intérêt très très faible. Cette préoccupation constante des taux d’intérêt, on la retrouve chez absolument tous les mercantilistes, essentiellement Colbert, et ça je crois que Keynes le voit très très bien dans son chapitre qu’il consacre à la réhabilitation, justement, de la politique mercantiliste, puisque toute l’économie classique va rejeter complètement le mercantilisme. Mais, alors, Marx a d’ailleurs une interprétation assez... assez intéressante là-dessus. Il dit  qu’en fait l’économie politique classique rejette le mercantilisme parce qu’en fait c’est la figure barbare de toute... euh disons l’économie politique territoriale. Alors, bon, on va créer ce marché avec des emprunts publics à long terme et, comme de lui-même, bien sûr, l’emprunt à long terme va se transformer en emprunt perpétuel. Et, alors, l’intérêt c’est qu’évidemment c’est... le paiement des intérêts n’épuise plus le crédit public, c’est-à-dire qu’on n’est plus obligé de faire des emprunts et puis de rendre les sommes empruntées, on se borne simplement, annuellement, à verser les intérêts. Alors, ce qui me paraît assez important, c’est qu’on s’aperçoit que les mercantilistes avaient quand même très bien anticipé une mutation fondamentale, à savoir que... euh... historiquement, on s’aperçoit que c’est la dette publique, tout le système de la dette publique qui va enclencher, disons, la mutation fondamentale à la fois de la société par actions et de la banque d’émission. Alors, là, je voudrais lire un passage de Marx sur la... justement sur la création de la banque d’Angleterre. C’est dans Le Capital, c’est tout le passage sur la genèse du capitalisme industriel.

Deleuze : quelle page?

Eric Alliez : c’est dans la Pléiade, tome I, page 1217. (?) (rires). [Il lit] : « Dès leur naissance, les grandes banques, affublées de titres nationaux, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. Aussi l’accumulation de la dette publique n’a-t-elle pas de gradimètre plus infaillible que la hausse successive des actions de ces banques, dont le développement intégral date de la fondation de la Banque d’Angleterre, en 1694. Celle-ci commença par prêter tout son capital argent au gouvernement à un intérêt de 8 %, en même temps elle était autorisée par le Parlement à battre monnaie du même capital [et ça, c’est évidemment, le point important] en le prêtant de nouveau au public sous forme de billets qu’on lui permit de jeter en circulation, en escomptant avec eux des billets d’échange, en les avançant sur des marchandises et en les employant à l’achat de métaux précieux. Bientôt après, cette monnaie de crédit de sa propre fabrique devint l’argent avec lequel la Banque d’Angleterre effectua ses prêts à l’État et paya pour lui les intérêts de la dette publique. Elle donnait d’une main, non seulement pour recevoir davantage, mais, tout en recevant, elle restait créancière de la nation à perpétuité, jusqu’à concurrence du dernier liard donné. Peu à peu elle devint nécessairement le réceptacle des trésors métalliques du pays et le grand centre autour duquel gravita dès lors le crédit commercial. Dans le même temps qu’on cessait en Angleterre de brûler les sorcières, on commença à y pendre les falsificateurs de billets de banque. »

Bon, alors, je crois que, là, euh... je dégage deux choses qui me paraissent assez importantes. C’est que, d’un côté, (?) que toute monnaie moderne, c’est un endettement bancaire puisque, en fait, bon, c’est tout le sens de l’explication de Marx : c’est la créance que tire la banque sur elle-même qui tient lieu de (?) de paiement. Donc, qu’est-ce que c’est la création de monnaie? C’est, disons, la projection d’un flux circulatoire en économie politique et euh... c’est donc une formule d’appropriation extrêmement sophistiquée (?). Et, d’autre part, on s’aperçoit d’une deuxième chose, c’est que la fonction de la monnaie n’est absolument pas d’échanger, mais, disons, de créditer plus de puissance  (?) de déterritorialisation, un peu finalement au sens où je parlais tout à l’heure de la déterritorialisation de la richesse commerciale avec tout ce système de la ferme générale, donc il s’agit de créditer d’un (?) de puissance (?) l’opération de (?) qui est constitutive vraiment de l’appareil d’Etat. Et je crois que tout le sens d’une réflexion sur le mercantilisme est de voir qu’en fait l’étatisation est vraiment, disons, l’essence même de toute l’axiomatisation capitalistique. Et la création de monnaie, c’est évidemment le point le plus sophistiqué de cette axiomatisation avec évidemment tout le développement du système de crédit international etc.

Deleuze : parfait. Ecoute, alors, il n’y a rien à ajouter, puisque tout est confirmation.... Je veux dire : il n’y a aucune difficulté. Ce serait une masse... Parfait. Donc vous voyez, on aurait pu... Puis, sûrement, il y a d’autres exemples. Moi, ce qui me soucierait, c’est ... alors dans un tout autre contexte social, mais l’exemple des... des Empire orientaux. Euh... dans quelle mesure, là aussi, c’est le système des impôts qui... qui permet le déploiement du commerce, et en même temps l’appropriation du commerce par... euh... par... par l’Empire. Alors tout va bien. Alors voilà. Euh... Je voudrais aujourd’hui presque... numéroter nos thèmes  et on va retrouver des problèmes analogues à ceux de... Voilà, ma première question, c’est ceci. Et je voudrais presque que on arrive à le... comme le sentir, sentir une complémentarité entre... une complémentarité inévitable entre deux événements. Deux événements abstraits.  Le premier événement que je considère c’est, encore une fois, la formation de l’Etat comme appareil de capture. Alors, ça, on en a fini avec cette formation, on l’a vue la dernière fois. Je rappelle juste pour résumer que cette formation de l’Etat comme appareil de capture, on peut... on peut la présenter, en résumé, comme le système surcodage - terre. « Surcodage - terre » par différence avec ce qu’on pourrait appeler, comme ça, les systèmes primitifs qui, eux, sont des systèmes – est-ce que le mot « système » convient, là, peu importe, hein – des systèmes code - territoire.

Alors on a vu que le système surcodage - terre, c’était tout à fait autre chose et que le système surcodage - terre ne faisait qu’un avec l’érection d’un appareil de capture en tant que tel. Alors, ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est que devienne le plus concret possible ce thème. Si j’essaie de dire ce que je voudrais montrer.... Je voudrais montrer ceci que : lorsque l’on se trouve dans un système qui surcode, qui surcode les flux, c’est-à-dire qui, au lieu de coder des territoires ou des territorialités, surcode des ensembles formés dans les conditions qu’on a vues euh... précédemment. Eh bien, lorsqu’on se trouve devant un système de surcodage, lorsqu’on se trouve devant un système qui surcode les flux d’un champ social, inévitablement, ce surcodage va faire naître des flux décodés, va lui-même provoquer en certains points – simplement, il va falloir dire quels points et pourquoi – mais il y a quelque chose de... comment dire... d’inévitable. A la lettre, on pourrait dire : ben évidemment, vous ne surcoderez pas des flux, vous ne monterez pas un appareil de surcodage sans par là-même faire couler des flux décodés. C’est-à-dire, des flux décodés, je veux dire : qui échappent à la fois... c’est-à-dire qui échappent à la fois au code primitif et au surcodage impérial. Et au surcodage d’Etat. C’est l’acte même du surcodage de flux qui va faire couler, dans le champ social, des flux eux-mêmes décodés. Des flux eux-mêmes décodés qui tendent donc à lui échapper, puisque, encore une fois, « décodé », pour nous, ça veut pas dire « dont le code est compris », ça veut dire : « des flux qui échappent au code, qui échappent à leur code ». Alors, si vous voulez, pour que ça devienne concret, je prends... je reprends mes trois... on a vu que l’appareil de capture impérial, l’appareil de surcodage, avait comme trois têtes : la propriété publique, la propriété publique de l’Empereur, qui, encore une fois, n’est absolument pas propriétaire privé, qui agit comme propriétaire public de la terre. La terre est objet d’appropriation publique, donc elle est possédée par les communes, mais elle est objet de la propriété impériale.

Bon. Donc, la première tête, c’était la propriété publique. La seconde tête, c’était le travail public. La troisième tête, c’était l’impôt public. C’était les trois formes de surcodage. Et, en effet, dans la propriété publique, c’était le territoire qui était surcodé et qui devenait par là-même terre. Dans le travail public, c’était l’activité qui était surcodée et qui devenait par là-même surtravail. Et, dans l’impôt, c’était les rapports ou les échanges biens-services qui étaient eux-mêmes surcodés et qui devenaient monnaie d’impôt. Donc il faudrait montrer que, à ces trois niveaux, quelque chose tr... de très précis va agir de telle manière que le surcodage ne se fera pas sans que, en même temps, surgissent et se mettent à couler dans le champ social des flux qui échappent au code et au surcode, c’est-à-dire se mettent à couler des flux décodés. Or, la dernière fois, j’ai juste dit ceci : c’est là où il faut assigner chaque fois le point, hein, qui va être comme la source de ces flux décodés. Vous comprenez où je veux en venir, c’est que : si on assigne bien ces points, dès lors... ben oui, c’est forcé que l’Etat le plus archaïque, c’est-à-dire le plus vieil Empire contienne déjà en lui des germes ou des virus. Il y aura même plus besoin de supposer une évolution. Il y aura déjà dans le plus vieil Empire archaïque des espèces de virus qui vont le travailler et qui vont faire que le surcodage impérial se fait pas sans créer lui-même quelque chose qui va lui échapper et qui, dès lors, va sans doute être repris dans des formes d’Etats qui, en apparence, nous paraissent bien plus tardifs, ou bien en réalité sont bien plus tardifs, mais ce qui nous intéressera... euh... ce qui nous intéresse c’est pas une évolution, c’est assigner déjà comment ces germes se distribuent dans l’Empire archaïque.

Or la dernière fois qu’est-ce que j’ai... essayé de dire à partir, là, des thèses du... du sinologue hongrois Tökei? J’ai essayé de dire ceci qui est tout simple... : oui, lorsque la propriété publique du despote vient surcoder la possession communautaire ou, si vous voulez, la possession territoriale, eh bien, en même temps, en même temps on va assister à un phénomène très étrange, à savoir des flux de propriétés privées vont par-ci par-là se former. Et le surcodage opéré par la propriété publique va lui-même susciter des flux de propriétés privées que, à la limite, il est incapable de contrôler. C’est très intéressant, une telle histoire. Euh... que, à la limite, il va être incapable de contrôler plus ou moins... Plus ou moins, c’est-à-dire ces flux qui se décodent vont être comme pris dans une... sorte de tension, leur tendance à échapper au code et au surcodage d’Etat et aussi la manière dont le surcodage d’Etat doit se compliquer, doit se transformer pour les rattraper, pour les bloquer... pour les... euh... pour les... inhiber, pour les empêcher, ou pour les maîtriser, pour les contrôler.

Or je disais, en effet : c’est en même temps que le personnage public du despote surcode tous les territoires en tant que propriétaire public de la terre et que un tout autre personnage, qui paraît vraiment un pauvre type là-dedans, dans cette histoire, va faire couler le flux, un petit ruisseau... un petit ruisseau de la propriété privée. Et qui c’est, ce personnage un peu… un peu minable, un peu étrange, ce personnage qui, encore une fois, se plaint tout le temps? Par exemple, à l’horizon de l’histoire de la Chine, mais dans toute l’histoire universelle on retrouve cette plainte, élégie, c’est l’esclave affranchi, ou le plébéien. Le plébéien romain, l’esclave affranchi de l’Empire chinois – et, encore une fois, la plèbe romaine est composée en partie d’esclaves affranchis, donc la résonnance entre des systèmes pourtant très différents comme Rome et la Chine se vérifierait – c’est lui qui devient capable de propriété privée. Petite propriété privée. Alors, là, on voit très bien comment le surcodage, encore une fois, des territoires tel que l’opère la propriété publique de l’Empereur ou du despote fait couler dans des conditions précises – à savoir : l’esclave affranchi – un... un ruisseau qui, sans doute, paraît d’abord minuscule, ruisseau de la propriété privée. En d’autres termes, ce que... ce sur quoi j’insiste, c’est que : il me semble exclu que l’on puisse passer des formes de la propriété publique de l’Empire à une espèce de privatisation qui se ferait par miracle. Encore une fois, même les fonctionnaires de l’Empereur qui reçoivent des terres en tenure peuvent pas devenir propriétaires privés, puisque tout l’intérêt de la tenure de fonction, c’est précisément qu’on soit pas propriétaire.

Alors, comme disait Tökei, les fonctionnaires de l’Empereur, ça peut faire de petits despotes, ça peut... ça peut pas faire de petits propriétaires privés. Tout leur intérêt, et tous les revenus qu’ils tirent de ces terres viennent précisément du caractère public de l’appropriation. Le propriétaire privé, il peut venir que d’ailleurs. Alors, il faut montrer qu’à la fois il vient d’ailleurs et que cet ailleurs est nécessairement lié au système impérial. Or, ça, on avait une première réponse au niveau de la propriété. Encore une fois, la propriété publique du despote qui surcode provoque, en un point précis, celui de l’esclave affranchi, la formation d’un flux de propriété privée et non plus publique. C’est-à-dire : il y a comme un flux décodé qui se met à couler dans le système de surcodage. Je dirais la même chose de notre second cas : le travail. Je dirais... j’emploierais la même formule : l’activité n’est pas surcodée par le régime impérial du travail, par le régime impérial du travail public, sans que ne se forme aussi un flux de travail privé. Et qu’est-ce que ce sera, ce travail privé? Ce sera déjà l’esclavage privé, à savoir : l’activité de l’esclave privé en tant que propriété d’un personnage qui est qui? A nouveau : qui est l’esclave affranchi. C’est l’esclave affranchi qui commence à posséder des esclaves privés pour le travail industriel et surtout minier, artisanal et surtout minier.

Euh... sentez que, encore une fois, c’est une espèce de complémentarité. Dès le moment où vous disposez d’un système de surcodage, c’est ce système de surcodage qui provoque en lui la formation et la coulée de flux privés, de flux décodés. Troisième exemple : l’impôt et la monnaie. S’il est vrai que la forme « argent » se rapporte à l’impôt comme surcodage opéré par l’Etat impérial, par l’Empire archaïque, il faut dire que cette monnaie, cette forme « monnaie », c’est la monnaie métallique. C’est la monnaie métallique. Et, finalement, la monnaie métallique, c’est la monnaie d’Etat. Seulement voilà : avec ce surcodage, on conçoit que s’établissent un ensemble d’équivalences – on l’a vu, ça, je reviens pas là-dessus – entre des biens, des services et de l’argent. Notamment au niveau du paiement de l’impôt. Les uns paieront l’impôt en nature, en biens, les autres paieront… l’impôt en services, les autres paieront l’impôt en monnaie, en argent. On conçoit aussi que des formes commerciales, dès lors, se développent, puisque tout ce système de l’impôt consiste à mettre et à opérer une rotation et à mettre en circulation des biens, des services et des... et des pièces.

Donc, il y a comme déjà une espèce de circulation. Il y a déjà une espèce de circulation commerçante au sein de ce surcodage « impôt ». Et c’est bien grâce à ce système que le commerce peut être tenu par l’Empire archaïque au point que l’Empereur a précisément le monopole du commerce. Mais je dis en même temps, comprenez, ça revient à dire une chose très simple, vous pouvez pas arrêter. Comme on dit... euh...: une fois que c’est lâché, on peut pas arrêter quelque chose. Simplement on sait jamais ce qui va avec. On sait jamais les complémentarités d’avance. C’est pas des complémentarités logiques. C’est d’un autre domaine. Il y a pas de complémentarité logique entre le surcodage par l’Empereur archaïque et les flux décodés de l’esclave affranchi. L’esclave affranchi, c’est lui le personnage qui est en effet en situation de décodage. Tant qu’il était esclave, il était encore surcodé... il était (?encodé?). L’esclave affranchi, c’est comme un... vous voyez : c’est un exclu, mais un exclu du dedans, il n’a pas de statut, il n’a pas de droit public. On crée une situation très très bizarre. Or le système du surcodage secrète ça. Secrète ça.  Alors je dis : bon, vous avez le système impôt, monnaie métallique et, par-là, le commerce est bien approprié par l’Etat. Le grand exemple, c’est en effet par exemple la manière dont l’Empire chinois a tenté, vraiment, de surcoder le commerce, c’est le fameux quadrillage chinois, le quadrillage des villes chinoises qui est typiquement un système d’aménagement du territoire qui appartient essentiellement à l’appareil d’Etat comme appareil de capture et qui est une manière de surcoder toutes les activités commerciales. Et...

 

I

.... monnaie métallique d’autres formes de monnaie. Je prends la distinction classique dans tous les manuels euh... financiers, où l’on distingue trois formes de monnaie. La monnaie métallique, vous voyez, c’est les pièces... euh... l’or, l’argent, le cuivre, tout ce que vous voulez. La monnaie dite « fiduciaire », ce sont les billets au sens de billets de banque. Et la monnaie dite « scripturale ». La monnaie scripturale, c’est quoi? Ben c’est du type : lettre de change, billet à escompte, voilà. C’est les deux premières formes euh... très... qui apparaissent... euh... vers le XIIIème... entre le XIIIème – XVème siècles. Lettre de change, billet à escompte. Il y a une chose assez curieuse, si on réfléchit : la monnaie fiduciaire, elle me paraît pas très très intéressante... parce que elle est… euh… très intéressante, parce que elle permet précisément de... elle opère comme une espèce de création de capital financier. Elle permet en effet... euh... d’une part de transformer tout dans le domaine de la circulation, mais elle permet surtout d’augmenter la quantité de monnaie. C’est déjà une espèce de création de monnaie.

Mais, ce qui m’intéresse, c’est les deux extrêmes. Si je mets la monnaie fiduciaire comme étant une monnaie métallique... non... euh... pas... Si je mets monnaie métallique et monnaie fiduciaires comme étant l’expression même, l’expression simple et l’expression complexe de ce qu’on peut appeler la monnaie d’Etat, la monnaie scripturale, ma question, c’est qu’elle a une tout autre origine. Vous voyez que je retrouve mon thème, dans ce troisième cas. Je dis : à la fois elle a une tout autre origine et pourtant elle est inséparablement liée à la monnaie d’état, à la monnaie métallique. Au point que vous pourrez pas lâcher des flux de monnaie métallique surcodés sans créer aussi des monnaies... des flux de monnaie scripturale décodée. Pourquoi? De la même manière, je disais tout à l’heure : vous pourrez pas faire du despote le propriétaire public de la terre qui surcode tous les territoires sans lâcher un tout autre niveau des flux de propriété privée qui renvoient à l’esclave affranchi.  Vous voyez : l’esclave affranchi, c’est pas la même chose que le despote, mais il se trouve que, très bizarrement, c’est le complémentaire au sens (?) et c’est pas étonnant, alors, que, dans une histoire que vous pressentez déjà, l’esclave affranchi va devenir le conseiller de l’Empereur. Il y a une espèce de corrélation très bizarre. Euh... (?) tout pour nous satisfaire. C’est une nécessité non logique. Il faudrait trouver un mot pour ça : une nécessité alogique, une complémentarité alogique. Puis c’est pas du tout la même chose. De la même manière, la monnaie scripturale et la monnaie métallique, c’est pas du tout la même chose. Ça empêche pas que, dès que vous… euh… faites un système de la monnaie métallique qui surcode, qui surcode le commerce, vous lâchez fatalement, nécessairement des flux décodés de commerce qui, eux, passent par la monnaie euh… scripturale. J’essaye d’expliquer mieux... Oui... oui, tu vas parler tout à l’heure, parce que je vais peut-être répondre d’avance... parce que c’est...

Intervenant 3, voix masculine : inaudible

Deleuze : alors, bon. Tu dis...?

Intervenant 3 : inaudible

Deleuze : tu parles fort, hein !

Intervenant 3 : qu’on avait trouvé... (?) donc des traces d’un Empire archaïque qui se serait trouvé sur les hauts plateaux (?) ce qui est très très ancien (?) Et la trace qu’on a trouvée de cet Empire, c’est un système de boules d’argile contenant des petits dés, des petits triangle avec des traces de couleur dessus, d’argile eux aussi, et qu’on a retrouvés essaimés sur (?). Je voulais vous demander si (?)

Deleuze : non, ça, je pense que c’est une forme de monnaie euh... pseudo-métallique, non métallique, mais qui fait fonction de monnaie métallique. Euh... Je suppose.

Intervenant 3 :?

Deleuze : oui, mais ça, c’est des fonctionnaires... à mon avis c’est des fonctionnaires.... Euh... ça dépend, c’est pas en Mésopotamie, ça? C’est en Anatolie, non?

Intervenant 3 :?

Deleuze : quoi? C’est en Anatolie, oui. Oui, mais c’est ce dont on a parlé. Quand on a fait l’hypothèse qu’il n’y avait aucune raison de s’en tenir à des Etats néolithiques, vous vous rappelez, je vous rappelle très vite ça : on a dit que, en vertu d’acquis relativement récents de l’archéologie, on pouvait même rompre avec un schéma qui avait duré jusque au... euh... récemment, concernant ces Empires... le problème des Empires archaïques. Le schéma classique, c’était : ces Empires sont des Empires du Néolithique et ces Empires du Néolithique supposent déjà une agriculture, une agriculture élaborée, c’est-à-dire une agriculture capable de former des stocks. On a vu qu’un très grand archéologue, à qui… il est... arrivé beaucoup de malheurs, mais pour d’autres raisons... à savoir un anglais qui s’appelle Mellaart fait depuis... – ou faisait... il est… il a été interdit de fouilles... je crois – euh... faisait des fouilles depuis... euh... 1960 (?) 60 (?) une vingtaine d’années, avait entrepris une série de fouilles en Anatolie. Et où il avait trouvé – il me semble que c’est... une des grandes... euh… une des grandes nouveautés, quoi, dans les découvertes archéologiques depuis très très longtemps – il avait découvert des traces de véritables Empires, hein, avec un rayon à peu près... avec une influence de… une aire de domination de 3000 kms - ce qui est énorme - euh... en Anatolie.

Et... euh... l’exemple... premières fouilles concernent une ville au nom qui fait rêver, une ville, alors... euh… très très archaïque... euh... qui est célèbre grâce aux travaux de Mellaart et qui se prononce à peu près... je sais pas très bien comment ça se prononce : çatal-Hüyück. çatal-Hüyück, euh... c cédille, a - t - a - l, tiret, h - u tréma - y -  u tréma... euh... - c - k . Mais... euh... parce qu’il a commencé par là, il semble qu’il y en ait de plus anciennes. Il fait remonter en effet... La datation archéologique fait remonter cela a 10000 -7000. 10000 - 7000, c’est énorme. Et toute l’hypothèse... ce par quoi, ça renverse tout ce qu’on disait jusque-là sur les Empire archaïques, en tant que ces Empires présupposaient une agriculture déjà élaborée etc. Ce qui renverse tout c’est que, évidemment, rien n’empêche en plus de croire que ces Empires sont eux-mêmes héritiers... Très difficile, c’est des Empires... les habitations sont en torchis, donc c’est... euh… c’est même pas de la... ça subsiste pas tout ça. On peut, à la limite... 10000 ça nous met au début du Paléolithique... euh du Néolithique. On peut, à la limite, lancer l’idée de – ce qui bouleverserait beaucoup de choses quant à la datation des... euh… des... de ce genre de problème – on peut lancer le thème de Etat paléolithique, avec prudence hein. Il y aurait des Etats paléolithiques dont çatal-Hüyück ne serait que...euh… ne serait que… un dernier chaînon. Or je dis : pourquoi c’est important,  cette histoire de date? C’est parce que, à ce moment-là, il n’est pas question que les Empires présupposent une agriculture. Encore une fois, c’était notre thème : c’est pas un certain niveau de l’agriculture qui rend possibles les Empires, c’est les Empires archaïques qui inventent l’agriculture. A savoir, les Empires archaïques, ils sont directement en prise sur le monde des cueilleurs-chasseurs. Il y a pas besoin...  - là aussi ça brise beaucoup les schémas d’évolution – aucun besoin de présupposer une agriculture, passage à la cueillette... ah... une agriculture rudimentaire, développement de l’agriculture et, l’agriculture s’étant développée, l’Empire archaïque devient possible. Aucune raison. Au contraire, faut in... Faut... faut casser, là, tous ces schémas d’évolution, sous quelle forme? Puisque l’on voit, grâce aux travaux de Mellaart, comment est possible au moins l’érection d’un Empire archaïque directement en prise sur un monde de cueilleurs-chasseurs non agriculteurs. Et comment on le voit? Eh ben, pour une raison très simple, c’est que, ce qu’on voit positivement, c’est plutôt la manière dont l’agriculture vient de l’Empire et vient de la ville, à savoir, là, le schéma... le schéma évolutionniste est complètement transformé, il est même... euh... mis à l’envers, à savoir : il suffit de vous donner un système de rapt ou d’échange entre cueilleurs-chasseurs où des graines sauvages sont, à la lettre, mises dans un sac. Tout sort d’un sac. Il se trouve que, ce sac, c’est le sac de l’Empire c’est l’appareil de capture. Vous mettez dans un sac des... euh... graines sauvages issues de territoires différents – donc ça ne suppose aucune agriculture... Comme dit une... euh… une urbaniste qui est très très importante, je crois, qui, à partir des travaux de James Mellaart, a construit tout un système... une espèce de modèle impérial.

C’est une urbaniste... euh… anglaise... euh…très bonne qui a beaucoup travaillé sur les villes américaines et qui s’appelle Jane Jacobs. Jane Jacobs, elle fait un modèle qu’elle nomme la nouvelle obsidienne. « obsidienne » je dis... ah ben me v’la... obsidienne, pour ceux qui ne savent pas, c’est… - mais c’est très... normal... - euh... c’est euh... des laves (?) aux volcans, c’est certains... c’est euh… il y en a plusieurs, c’est pas un type de lave, c’est un ensemble de laves qui avant, avant toute métallurgie, a permis la fabrication d’outils. Au Paléolithique et au Néolithique. Et, en effet, ça donne... vous voyez, c’est... c’est... c’est... des laves très belles, très... vert-noir. Et, en effet, on peut leur donner un tranchant, donc il y avait des couteaux en obsidienne, il y avait... enfin l’obsidienne c’est une très belle matière. Bon. Vous voyez, si j’insiste sur « avant toute métallurgie », je veux dire c’était de l’obsidienne, c’est, tout comme je dis « avant toute agriculture », hein. Alors il y a même plus besoin de supposer... hein, une métallurgie naissante, une agriculture  naissante sur lesquelles l’Empire archaïque se formerait. Non, je dis : tout sort d’un sac, c’est-à-dire, lorsque vous mettez des graines sauvages issues de territoires différents – c’est bien le système de l’Empire archaïque dans la mesure où il a surcodé les territoires – il foutent tout ça dans un sac avec des fonctionnaires gardiens du sac, des fonctionnaires du despote.

Qu’est-ce qui se passe? Tout le monde le sait. A plus ou moins longue échéance, se produisent des phénomènes d’hybridation. Des phénomènes d’hybridation. Et Jane Jacobs insiste beaucoup, là, elle est très très brillante sur ces hybridations dans le sac. Et qu’est-ce qui se passe? Ben l’Empire et la capitale çatal-Hüyück, la grande capitale, c’est elle qui crée l’agriculture. C’est elle qui est en situation d’avoir des semis, et des semis comparatifs C’est-à-dire elle va foutre ces hybrides de graines... elle va les foutre sur les territoires, où ça? Mais elle va les mettre sur sa propre terre à elle. En d’autres termes, l’agriculture, elle naît dans la ville et sur les terres de la ville. Elle naît pas à la campagne, jamais. Jamais ! Elle naît à la ville, dans la ville, sur les terres de la ville. Alors vous voyez que, là, l’évolutionnisme, en effet... euh... est tout à fait court-circuité. Vous avez vos territorialités de cueilleurs-chasseurs, c’est-à-dire vos territorialités itinérantes, vous avez la... l’appareil de capture « Empire archaïque » qui ne présuppose aucune agriculture. Et puis l’agriculture va sortir de l’appareil de capture. Alors vous aurez deux cas. En effet, lorsque vous mettez des semis, lorsque vous plantez vos semis sur les terres de la ville, vous pouvez le faire de deux manières. Ou bien le même semis sur des terres différentes, ou bien des semis différents sur la même terre successivement.

C’est les deux cas intéressants. Ça correspond – si vous vous rappelez ce qu’on a vu les dernières fois – ça correspond absolument déjà aux formules, en effet, de la terre et de la rente foncière. Et de la rente foncière qui revient au despote. C’est-à-dire : il y a une comparativité des terres, ou des semis sur une même terre. Tout va très bien, quoi. Alors… euh… en effet c’est très très important... Je dis : l’importance des découvertes de Mellaart, c’est pas simplement de reculer – ce qui serait déjà très très important – de reculer de 3000 ans ou de 5000 ans la datation ordinaire des grands Empires archaïques, pour une fois c’est plus… c’est plus le Néolithique, c’est le tout début du Néolithique et la fin du Paléolithique, et peut-être plus haut. Mais ce problème quantitatif est second par rapport au problème qualitatif. C’est que, si vous reculez la date, dès ce moment-là, il n’y a au... aucune raison de supposer encore, comme c’est encore dans la théorie de Marx ou dans la théorie des anciens archéologues, aucune raison de présupposer que l’Empire suppose un stade élaboré d’agriculture. Aucun besoin. En d’autres termes, le surgissement de l’Empire, on peut dire : cet appareil de capture, il se monte, mais il se monte en un coup. Et il est contemporain, il est... il est immédiatement contemporain de tout champ social. Ça veut pas dire que tout le monde lui soit subordonné, il y a des gens qui y échappent, mais il est toujours là à l’horizon. Toujours à l’horizon. Alors, je reviens à ça, bon... ça revient un peu au même, on s’est pas tellement... euh... détourné de ce qu’on disait. Voyez... mes complémentarités...

Seulement j’ajoute : dès que cet Empire est là, dès que cet appareil de surcodage est là, il comporte aussi les virus qui le rongent. Et, si je recommence la liste des trois virus, qui sont à la fois autre chose, mais autre chose inséparablement lié au système du surcodage, je dirais... je recommencerais à dire : la propriété publique qui surcode... la propriété publique du despote qui surcode la terre, engendre du côté de l’esclave affranchi un peu profond ruisseau – au début peu profond – un peu profond ruisseau, le flux décodé de la propriété privée, puisque l’esclave affranchi, c’est le personnage décodé, il n’a le droit d’avoir une propriété privée que parce qu’il est exclu des (?). Du même coup, il devient capable d’avoir des esclaves privés, contrairement au despote qui n’a que des esclaves publics. L’esclave privé, c’est celui qui, précisément, va travailler dans la métallurgie, dans l’artisanat, dont l’esclave affranchi a comme une espèce de monopole de fait. Et je reviens à mon dernier exemple : j’ai donc ma monnaie d’Etat, monnaie métallique ou même fiduciaire. Je dis : eh ben oui, d’accord, c’est une monnaie de surcodage, avec le système « impôt », elle opère déjà une circulation, une rotation au cours desquelles se constituent les équivalences biens-services-argent. Donc elle surcode les échanges et le commerce, elle surcode tous les systèmes d’équivalence.

Seulement, voilà : vous pouvez pas lâcher cette monnaie de surcodage sans que se constitue à côté, mais nécessairement, toujours à côté, mais en complémentarité nécessaire, une autre monnaie scripturale. Alors, vous me direz : mais cette monnaie scripturale, c’est quoi? Comment la distinguer? Si je prends les deux pôles « monnaie d’Etat » / « monnaie scripturale », « monnaie métallique d’Etat » / « monnaie scripturale »? (?) la distinction, elle est très bien faite par Marx, dans les textes... dans ses textes sur la monnaie. Marx – je résume beaucoup – Marx dit en gros ceci : vous comprenez, il dit, la monnaie euh.. métallique... - et il dit parfois la monnaie d’Etat -  la monnaie métallique d’Etat, elle est par elle-même élément de socialisation. Ça nous convient... si vous me suivez, ça nous convient tout à fait cette expression. C’est-à-dire, elle est elle-même une détermination sociale, en quel sens? Elle socialise. Quoi? Eh ben elle socialise ce avec quoi elle entre en rapport. Avec quoi la monnaie métallique d’impôt entre-t-elle en rapport? On l’a vu : avec des biens et des services. Puisque, en effet, c’est au niveau de l’impôt que se crée, encore une fois – ça je ne cesserai pas d’essayer de le répéter – que il me semble que se fait les premiers systèmes d’équivalence biens-services-monnaie. Donc, cette monnaie métallique, elle socialise les biens et les services, c’est-à-dire il s’agit d’une relation sociale publique. La monnaie scripturale, qu’est-ce que c’est?

Là, Marx le dit très... je crois tous les... tous les financiers le... le diraient également, l’analyse est très très... c’est pas spécialement marxiste, ce que je dis, n’importe quel euh… financier le dirait, je crois, que, logiquement – je parle pas des mélanges de fait qui sont... – logiquement, ce qu’on appelle la  monnaie scripturale, c’est l’expression d’une relation entre deux personnes privées. Je dis pas nécessairement des personnes physiques : ça peut être des personnes morales, mais c’est une relation... c’est une relation monétaire entre deux personnes privées. En d’autres termes, la monnaie scripturale – et c’est ça qui me paraît essentiel, essentiel, si l’on essaie de dépasser les définitions purement... euh… apparentes – la monnaie scripturale, elle est toujours associalisée, elle n’est pas elle-même un élément de socialisation. Elle doit être socialisée, c’est une relation privée. Relation privée entre qui et qui? Entre une personne privée qu’on appellera une banque et une personne privée qu’on appellera un commerçant, par exemple. En d’autres termes, ce que disait Eric très bien tout à l’heure, c’est même la définition de la création de monnaie à ce niveau, il y a plusieurs créations de monnaie.  Il y a une création de monnaie : monnaie métallique. Il y a un tout autre type de création de monnaie, à savoir : une banque émet une créance sur elle-même, c’est ça la monnaie scripturale. L’acte par lequel une banque émet une créance sur elle-même, ça va être la relation privée fondamentale banque-commerçant qui va être constitutive de la monnaie dite scripturale.

Alors on comprend mieux les formes de la monnaie scripturale. Ça va être... la première forme ça va être la lettre de change. Deuxième forme beaucoup plus complexe, ça va être le billet escomptable. Alors, vous me direz : mais l’Etat intervient... mais attention, bien sûr l’Etat va intervenir. Mais on en est à des déterminations logiques. Bien sûr il faut bien... mais, si vous voulez, il faut parler d’une dualité (?). Il y a la monnaie comme détermination sociale publique qui appartient à l’Empire archaïque déjà, c’est la monnaie métallique. Elle renvoie au système d’impôt. Le système d’impôt rend possible des équivalences biens-services-argent et surcode le commerce. Mais, en même temps, vous ne pouvez pas lâcher ce circuit même surcodé sans que, dans ce circuit, des points de décodage ne se fassent. Ces points de décodage, c’est la formation d’un tout autre flux monétaire, flux monétaire, lui, fondamentalement décodé. « Fondamentalement décodé » c’est-à-dire : qui exprime les relations privées entre des personnes. Vous me direz : pourquoi qu’on peut pas l’empêcher? Eh ben, parce que… c’est au niveau de ce circuit… c’est un peu comme… si vous voulez, là, je prends une métaphore… euh… géométrique euh… facile, c’est comme s’il y avait des points de tangentes. Vous faites votre circuit de surcodage : il y a des tangentes qui s’en vont. Il y a des tangentes qui fuient. Alors comment ce sera rattrapé? Je corrige en même temps ce que je viens de dire. En même temps cette monnaie, donc scripturale, qui est une relation privée, par opposition à la monnaie métallique comme instance publique, cette monnaie scripturale, je dis : elle exprime une relation privée et non pas une relation sociale en elle-même. Mais, en même temps, elle est inséparable d’un processus de socialisation. Elle se socialise dans la mesure où… ou par l’intermédiaire des opérations, des opérations commerciales et bancaires qu’elle rend possibles.

Ce qui signifie quoi? Ce qui signifie évidemment qu’il faudra qu’il y ait – et, là, c’est nécessaire – un ajustement de la monnaie scripturale sur la monnaie métallique. Faudra qu’il y ait un contrôle, par l’Etat le plus archaïque, de cette monnaie scripturale. Il faudra bien que l’Etat rattrape ça. Et c’est le rôle de quoi, unifier les deux monnaies? Pour une simple raison, c’est qu’il faut qu’elles soient convertibles les deux monnaies. La monnaie scripturale, si elle est pas convertible en monnaie métallique ou fiduciaire, elle… elle a aucun sens. Si vous voulez, elle naît comme relation privée entre deux personnes, mais ne peut fonctionner que dans la mesure où elle est socialisée. Et elle n’est socialisée que dans la mesure où, d’une manière ou d’une autre, elle s’aligne sur la monnaie métallique et scripturale, sur la monnaie d’Etat. Il faut bien qu’il y ait convertibilité des deux monnaies. Et qui est-ce qui assure la convertibilité des deux monnaies? C’est la banque… pas n’importe laquelle, c’est plus la même que celle qui émettait la monnaie scripturale, c’est la banque que l’on nomme à juste titre “centrale” ou “d’Etat”. Ou à la limite la banque mondiale. La banque centrale, c’est elle qui va précisément assurer la convertibilité des deux monnaies, le passage d’une monnaie dans l’autre, mais le contrôle de l’autre par l’une.

Exemple particulièrement frappant, pour ceux qui… euh… [?] par exemple, c’est évidemment la banque centrale qui va fixer le taux d’escompte, le taux d’escompte qui concerne avant tout la monnaie scripturale. Quand vous escomptez une traite, précisément il y a un taux d’escompte qui est fixé par la banque centrale Vous comprenez? Alors c’est parfait. Je veux dire : on le tient notre schéma. Je veux dire : vous voyez que, dans nos trois exemples - qui sont autre chose que des exemples puisque c’est les trois aspects fondamentaux de l’appareil d’Etat, de l’appareil impérial – je dis : ben oui, c’est très curieux mais, à chaque fois que vous formez un circuit de surcodage que l’on peut appeler « appareil d’Etat », circuit de surcodage, soit au niveau de la propriété publique de la terre, avec la comparaison des terres, vous vous rappelez, c’est un véritable circuit, de la plus mauvaise à la meilleure terre, de la meilleure à la plus mauvaise, il y a un circuit de la terre, il y a un circuit foncier. Vous formez un circuit de surcodage, eh ben, en même temps, dans certains points de ce circuit, qui peuvent être assignés, vous faites couler des flux qui se décodent.

C’est la propriété privée, dans quels points du circuit? On répond : l’esclave affranchi, ou la plèbe. C’est elle qui est maîtresse de la propriété privée… au début, hein, elle va pas le rester longtemps dans un pareil système. C’est l’esclave affranchi aussi. Dans le deuxième cas, quand vous faites un circuit du travail, du travail public, et que vous avez là le second aspect du surcodage, vous pouvez pas le faire sans que, en certains points, des flux de travail privé, des flux de travail qu’on appellera de travail libre, bizarrement – mais c’est un sens très très curieux du mot « libre », « libre », ça signifie exactement « décodé » – … des flux de travail libre ou privatisé ne coulent en certains points du circuit. Ces points c’est quoi? Je réponds : c’est l’esclavage privé dont l’esclave affranchi est comme l’inventeur. Et, troisièmement, quand vous faites votre circuit « impôt », quand vous faites votre circuit métallique de l’impôt, vous pouvez pas le faire sans en même temps faire, en certains points de ce circuit, couler des flux qui se décodent. Quels points du circuit? Notre réponse, notre troisième et dernière réponse c’est pas difficile : aux points mêmes où se forme la monnaie scripturale comme relation entre deux personnes. Alors ça va être… ça va être un truc très étonnant, l’Empire archaïque. Il a déjà tous les germes ou virus qui le forcent ou… ou à disparaître, ou à évoluer. Ce système de l’appropriation publique qui ne comportait rien de privé crée lui-même les conditions pour que se forment des flux de privatisation. J’arrive pas à le dire… Je voudrais le dire encore plus clairement et puis je… je sais pas… est-ce que c’est bien clair? Ah…

Intervenant : inaudible

Deleuze : ah bon? Là j’allais vite, en effet, parce que… voilà, il semble là aussi que… euh… « esclavage »… bon, c’est déjà dit…. C’est… c’est un mot que… qu’on a tellement lié à « esclavage privé » à savoir lorsque quelqu’un, lorsque des hommes sont la propriété privée d’autres hommes, on l’a tellement lié à « esclavage privé » qu’on hésite presque à parler d’esclavage public. Lorsque… euh… certains auteurs, à la suite de Marx, lancent cette catégorie de ce qu’ils appellent l’esclavage généralisé, ça veut dire quoi « l’esclavage généralisé »? C’est précisément un esclavage qui n’est pas un esclavage privé. Alors c’est quoi « l’esclavage généralisé »? L’esclavage généralisé, c’est l’état du travail dans l’Empire archaïque lorsque, soit un certain nombre de travailleurs sont propriété, on dirait aujourd’hui de la couronne, propriété de l’Empire – vous voyez c’est pas du tout… c’est pas propriété du despote comme personne privée – ils ont une fonction : à savoir une fonction de travail public. C’est des esclaves publics. Je signale par exemple un livre excellent de… je pense tout d’un coup, de Métraux, de… un grand ethnologue, Alfred Métraux, sur les Aztèques, où… il insiste beaucoup sur l’existence d’un esclavage public, à savoir… euh… chez les Aztèques ça s’appelle les yana (y-a-n-a). Ce sont… euh… des enfants enlevés très tôt à leur communauté et qui sont esclaves publics de l’Empereur, et qui sont affectés à des tâches de travaux publics. Mais l’esclavage public dépasse ça, ou l’esclavage… ce qu’on appelle l’esclavage généralisé déborde ça, parce que euh ! Esclavage généralisé c’est aussi… euh… la situation du surtravail. A savoir des travailleurs des communautés doivent en impôt à l’Empereur un service dans les travaux publics.

Par exemple… euh… le texte dont on parlait la dernière fois, je crois, le… le texte admirable de Kafka sur la muraille de Chine et la construction de la muraille de Chine… bon, des travailleurs de communauté doivent un surtravail, qui va être la construction de la muraille, ou bien, dans les Empire archaïques dits hydrauliques, c’est-à-dire qui reposent sur une construction hydraulique importante, eh ben le travail des canaux et de l’entretien des canaux, c’est un travail public. Il y a donc un esclavage généralisé ou public. Mais donc, l’esclave public, il est esclave soit du despote en tant que propriétaire public de la terre, soit du fonctionnaire du despote en tant que ce fonctionnaire reçoit une terre en tenure, mais c’est une terre de fonction, c’est pas une terre possédée à titre privé, puisque, quand il cesse sa fonction, la terre revient à la couronne, elle revient à l’instance impériale. Ou bien, même, c’est un esclave des communautés… euh… des communautés villageoises, qui avaient des esclaves. Par exemple en Chine, les communautés…euh… les communautés agricoles avaient elles-mêmes des esclaves. Dans chaque cas vous voyez que cet esclavage public est le contraire d’un esclavage privé, il y a pas du tout de propriété privée d’un esclave. Et pourtant il y a esclavage public. Quand est-ce que l’esclavage privé semble apparaître? Eh ben là aussi, on reprend exactement, c’est tout à fait le… le symétrique de ce qu’on a vu pour la propriété foncière. Quand est-ce que la propriété foncière apparaît comme propriété privée? Elle apparaît lorsque l’on peut assigner, dans le champ social, des personnes… - ça va précisément devenir des personnes [?] il faut… il faut comme préjuger, devancer… - apparaît des gens qui sont exclus des droits publics. Alors, question : qui est-ce qui est exclu des droits publics? Bon, je recommence… hein… euh… pour que vraiment ce soit clair. Eh ben, le despote est le maître des droits publics, le fonctionnaire est défini par des droits publics, les communautés villageoises ont des droits publics, les esclaves publics ont des droits publics et des devoirs publics. Donc dans un tel système, on se dit : mais, il y a pas de place pour la moindre évolution, ou pour le moindre changement. Tout est prévu, tout est parfait. On prévoit jamais… c’est que en même temps il y a ce mécanisme très bizarre… vous me direz : pourquoi qu’il s’est monté, ce mécanisme? Sans doute que… je sais pas… ça… ça me dépasse, mais il y a, dans tous les Empires, ce mécanisme de l’affranchissement.

Intervenant : inaudible

Deleuze : quoi?

Intervenant : inaudible

Deleuze : D’où ça vient, ça? Je sais pas. Ça…. Euh… si tu me dis en effet… bon…

Intervenant : inaudible

Deleuze : Oui... Oh… ça… si on me reproche de me le donner, l’affranchi… Là, je peux pas aller plus loin, là, pour le moment, peut-être une autre année j’aurai une idée… euh… Faut pas m’en vouloir… je dis, bon… Là si vous me demandez, en effet, qu’est-ce qui rendait nécessaire un mécanisme d’affranchissement, je suis sûr qu’on peut trouver une réponse, mais que, là, alors, ça suppose en effet des choses que je n’ai pas sur… sur l’Empire Chinois, par exemple où… où le mouvement des affranchis a eu tellement d’importance. Alors le mouvement des affranchis présuppose bien que l’affranchissement soit comme une espèce d’institution nécessairement… nécessairement constituée dans un tel système… euh… Je permets tout à l’heure, parce que, comme je vais tout perdre si… euh… et que j’ai presque fini. Alors euh… bon, compte-tenu de cette critique qu’on peut me faire et qui est très très juste - que j’explique pas pourquoi il y a… il y a cette institution de l’affranchissement – je dis : l’affranchi, lui, il n’a aucun droit public. Il n’a plus de droit public. Il n’est plus esclave, il n’est pas fonctionnaire, il est rien, il est exclu des droits publics. La plèbe, là, peut-être que ce serait du côté de la plèbe, parce que les romains, ça nous est quand même plus familier, peut-être que, là, la réponse serait plus facile à trouver, mais… euh… en effet on voit très bien dans… euh…

Je prends Rome au moment où, en forçant un peu les choses, on peut présenter Rome comme un cas d’Empire archaïque. Et en effet tout le monde est d’accord sur ceci que l’Empire étrusque c’est un Empire, c’est un Empire de type archaïque… euh… avec toutes ses déterminations publiques, cette propriété publique etc. C’est la grande époque des Rois… de ce qu’on appelle… euh… dans la mytholo… dans… la légende les Rois de Rome. Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qui va faire que cet Empire va s’écrouler? Encore une fois, vous vous rappelez, on l’avait vu une autre année, c’était curieux ces Empires archaïques qui à la fois semblent tellement parfaits et qui s’écroulent d’un coup. S’écroulent d’un coup. Les proto-Empires grecs… euh… de Crète, de Mycènes etc. hein, qui s’écroulent comme ça avec, pense-t-on, l’invasion dorienne, qui ont une écriture, l’écriture disparaît et la cité grecque redécouvrira l’écriture à partir d’un tout autre horizon et en rapport avec de tout autres choses. Il y a toutes sortes… la disparition d’un petit Empire, l’Empire de l’île de Pâques… Très bizarres ces disparitions qui semblent avoir été vraiment d’un type “catastrophe”, quoi. Bon. Alors, je dis : dans le cas de l’Empire romain… - de… de ce vieil Empire romain, hein, je… je parle pas de ce qu’on appelle classiquement l’Empire romain… - de… du vieux système étrusque, qui est un système archaïque, qu’est-ce qui se passe? Eh ben les patriciens…. Il y a les patriciens et les patriciens ils appartiennent entièrement au système impérial euh… public, en quel sens? En ce sens qu’ils exploitent la terre publique, cette terre publique est la propriété éminente du Roi étrusque, les patriciens exploitent et ont le droit d’exploiter la terre publique, l’ager publicus.

Bon, voilà. Il y a des esclaves publics, il y a des villageois, il y a tout ce que vous voulez, il y a tout ce qu’on a dit pour définir l’Empire. Se forme la plèbe. Alors, bon, qu’est-ce que ça veut dire « Se forme la plèbe »? Alors, bon, on retombe un peu dans le même truc. La plèbe elle est constituée, semble-t-il, d’habitants des territoires conquis, en partie, en partie d’esclaves affranchis, on retombe sur… euh… donc pas d’esclaves privés affranchis, on n’en est pas là, d’esclaves publics affranchis, d’esclaves impériaux affranchis, d’esclaves royaux affranchis. A nouveau, je dis : si... si… euh… si, vous avez trop raison de me dire… euh… : mais alors pourquoi cet affranchissement, pourquoi cette institution puisque…? Je sais pas. Je sais pas ! Eh ben… eh ben, le plébéien, vous vous rappelez, lui, est exclu de tous les droits publics, c’est-à-dire n’a pas le droit d’exploiter l’ager publicus. Mais, précisément en tant qu’exclu de tous les droits publics, il a le droit d’assigner la propriété de l’ager publicus c’est-à-dire de réclamer la possession d’une petite parcelle à titre privé. Parcelle de quoi? Est-ce de l’ager publicus lui-même ou bien de terres extérieures à l’ager publicus? De terres non défrichées. A mon avis, ça a changé, c’est un problème très très important, ça, où le seul point que je connaisse un peu qui est alors… euh… la royauté, mais c’est un cas très… relativement tardif, la royauté des Lagides, sous l’influence grecque en Egypte ; eh bien, c’est très curieux, tantôt… euh… ça a été une assignation de terres défrichées, déjà défrichées, donc déjà appartenant à la couronne, tantôt de terres non-défrichées, hein. En tout cas… donc peu importe ce que point, quelle que soit son importance, ça n’empêche pas que le plébéien, lui, a le droit d’assigner la propriété de l’ager publicus, c’est-à-dire de recevoir en propriété privée une… un petit lot.

Donc se confirme que c’est l’esclave affranchi qui… à la lettre, si j’ose dire invente, en supprimant euh… ou bénéficie, crée… c’est en fonction de l’esclave affranchi que se crée le flux de propriété privée. Or ce même esclave affranchi, en tant qu’exclu des droits publics, va aussi avoir le droit de faire du commerce et de l’artisanat, quitte, bien sûr, à donner encore à l’Empereur de l’impôt (il y aura tout un système d’imposition spéciale) et, en tant qu’il est non seulement le propriétaire terrien d’un lot, mais qu’il a une espèce de monopole de fait de l’activité industrielle et commerciale, qui n’entre pas dans les droits du patriciens (le patricien, ça l’intéresse pas du tout à ce moment-là) eh bien l’esclave affranchi va devenir propriétaire privé d’esclaves qu’il fait travailler, qui ne seront plus des esclaves publics. Et, à la limite, en tant que maître du commerce, c’est lui dont on peut imaginer qu’il lance les premiers équivalents ou les premiers germes d’une monnaie dite scripturale. Alors, en effet, plus je parle, plus je me dis que, votre remarque, elle est tout à fait juste, que, dès lors, si l’affranchissement a tellement d’importance, euh…faudrait comprendre d’où ça vient un tel truc, l’affranchissement. Pourquoi l’Empereur a-t-il besoin… Pourquoi l’Empire a-t-il une institution euh… dont il sait pas à la fois… dans quelle mesure elle va pas le déporter… ça je sais pas. Je sais pas. Ce sera pour une autre fois, hein, ou bien l’un de vous trouvera. Voilà… euh… est-ce que c’est clair, ça? Il faudrait que ce soit très clair. Quelle heure il est?

Réponse (voix féminine) : midi

Deleuze :?

Voix féminine : midi dix.

Deleuze : midi dix? Euh… bon, j’ajoute très vite : là, tout ce que je viens de dire, c’est une complémentarité que je vais appeler une complémentarité intrinsèque, entre quoi et quoi? Complémentarité intrinsèque, c’est-à-dire intérieure au système impérial, entre le surcodage et l’apparition de flux décodés. Si je résume cette… cette complémentarité intrinsèque, je dis : plus vous surcoderez, plus vous ferez couler aussi, sur d’autres points, des flux décodés qui seront comme les corrélats des points de surcodage. Vous voyez? Monnaie scripturale, corrélat de la monnaie métallique. Propriété privée, corrélat de l’appropriation publique. Mais c’est pas sur les mêmes points, hein. Je dis : il faudrait ajouter que… il y a aussi une complémentarité extrinsèque. Alors, là, peut-être que… aah, peut-être que, dans cette voie… il faut tenir compte de tout… La complémentarité extrinsèque, c’est ce qu’on pourrait appeler la reprise du grand dossier… euh [?] les historiens, le dossier Orient-Occident. Et, là, je résume parce que j’en ai parlé une autre année, je crois bien, je résume une espèce de grande hypothèse archéologique qui, justement, était l’hypothèse régnante avant les travaux de Mellaart mais qui, pour ce que j’en retiens, vaut parfaitement même compte-tenu des travaux de Mellaart. C’est l’hypothèse qu’un archéologue anglais, encore, Childe, c-h-i-l-d-e, a très très bien exposée dans… dans deux livres L’Orient préhistorique et L’Europe préhistorique. Et le schéma archéologique de Childe, lui-même archéologue, c’est exactement ceci : il dit : ben oui les grands Empires ils se sont constitués au Proche–Orient. Proche–Orient, Egypte… euh… et, on peut ajouter… il s’occupe pas de la Chine… euh… c’est un spécialiste de l’Egypte… euh… on peut ajouter : en Extrême-Orient. C’est l’invention de l’Orient, l’Empire archaïque.

 

III

… Chine. C’est dans ces conditions d’agriculture que se forment les premiers grands stocks, les premiers grands stocks impériaux. Donc je reviens pas là-dessus, parce que, nous, on a changé l’ordre des choses, c’est pas l’Empire qui suppose le stock, c’est… euh… le stock qui suppose l’Empire, etc., mais ça change rien. Supposons que le modèle de ces grands Empires archaïques ça ait été précisément l’Orient. Pourquoi? Il faudrait, là, faire intervenir toutes sortes de choses sur la géographie, sur le… les historiens actuels ont beaucoup fait, par exemple… le dossier Occident-Orient c’est une euh… c’est un lieu… commun de l’histoire actuelle… euh… l’étude du dossier antique. Chez Braudel, vous trouvez… euh… vous trouvez ça très détaillé, l’évaluation à la fois des potentialités de l’Occident et de l’Orient… euh.... pourquoi telle chose s’est passée plutôt là et pourquoi pas là-bas…  Par exemple : quel était le système… euh… quel était le rapport de l’Orient avec le bois, le rapport de l’Occident avec le bois, le rapport avec les eaux… euh… dans les deux cas, enfin toutes sortes de choses. Dans ce dossier très général, Childe, il me semble déjà lancer un grand [?]. Il disait : vous comprenez, ah ben oui, les grands stocks agricoles se sont faits dans le Proche–Orient, dans le Moyen–Orient et, on ajoute, en Extrême-Orient. Bien. A ce moment-là, qu’est-ce qu’il y a d’autre dans le monde? Ben, il y a déjà le monde qu’on appelle le monde égéen qui deviendra le prototype de l’Occident. Mais, le monde égéen, c’est quoi, ce monde méditerranéen égéen? 

Eh ben, il dit : pff… incapable, ne serait-ce que par les conditions géographiques, incapable d’arriver à un niveau de l’agriculture et de faire des stocks de type stock impérial. Les grands sacs de graines, hein, de graines même sauvages si je reviens, alors, au schéma de Jane Jacobs, euh… là où se font les grandes hybridations, euh… les terres sur lesquelles les semis sont plantés, tout ça… non, le monde égéen avec toutes ses petites parcelles, ses îles, tout ça, non ! C’est pas… pas les conditions. Et Childe écrit des pages très belles, très brillantes sur les fouilles archéologiques, lorsqu’il [?] là il parle vraiment comme spécialiste, il dit : ben, il suffit de… d’être un peu familier des… des tombes des études de tombes, on voit très bien que, dans le monde égéen, les tombes ne nous livrent absolument rien du type « stock », comme on en trouve dans les tombes orientales. Finalement les stocks sont très très… beaucoup plus faibles, c’est très apparent, hein. Il dit, il arrive à dire : ben oui, alors on trouve des Empires, l’Empire crétois, l’Empire euh… de Mycènes. La Crète, Mycènes… Mais, il va presque jusqu’à dire : mais c’est des Empires pour rire. C’est des Empires pour rire, c’est pas… Agamemnon, c’est pas l’Empereur de Chine. Agamemnon de Mycènes… Euh… ou bien pensez au très beau texte de Platon, ceux qui connaissent ce texte, où l’égyptien dit aux grecs : vous n’êtes que des enfants. « Vous n’êtes que des enfants » dit l’égyptien, parce que... non… euh… euh… vous savez pas… au niveau d’une machine impériale, vous savez pas… vous savez pas y faire. Pourquoi ils savent pas y faire? Le monde égéen…

On va voir ce que cela implique dans le schéma de Childe, qui me paraît très très intéressant. Dans le schéma de Childe, ça veut  dire ceci : les égéens, ils sont trop loin des grands centres du Proche-Orient pour être directement dans la sphère d’influence de ces grands Empires. Ces grands Empires sont déjà là, mais les égéens, les grecs sont trop loin de la sphère d’influence. Eux-mêmes, ils ne peuvent pas faire la même chose. Ils ont pas les moyens de faire des stocks de ce type, de construire un Empire. En revanche, ils sont assez près pour savoir que ça existe, pour être en rapport constant, qu’est-ce qu’il va se passer? Tant qu’ils peuvent, ils pillent, les grecs sont de grands pilleurs. Tant qu’ils peuvent, en effet, les pillages, là… euh… toute la littérature grecque est parcourue de ces grandes entreprises, de ces raids qui sont des raids de pillage sur les stocks agricoles du Proche-Orient. Bon, mais euh… c’est pas toujours facile de piller un… grand Empire, alors qu’est-ce qu’ils peuvent faire d’autre? Eh ben voilà : eux, ils vont avoir un autre régime, parce que, grâce aux stocks agricoles, qu’est-ce que faisaient les Empire d’Orient? Dans le schéma de Childe, c’est [?]. Donc ils développaient – ou, nous, nous dirions : ils créaient l’agriculture, mais peu importe cette euh… différence puisque ça ne porte plus là-dessus – Donc ils développaient ou créaient l’agriculture, d’autre part grâce aux stocks ils pouvaient entretenir des castes d’artisans spécialisés. A savoir : il y avait des gens qui vivaient sur le stock d’Empire, et qui s’occupaient de quoi? Soit de métallurgie, soit de commerce. Les deux à la fois, puisque ces Empires, en effet, d’Orient sont de grands grands métallurgistes et pourtant manquent de matière première. Donc il fallait déjà des circuits commerciaux très très poussés.

Bon. Mais vous voyez que ces commerces, ces artisans spécialisés, soit métallurgistes, soit commerçants, comme ils dépendaient directement de l’Empereur archaïque. En effet ils vivaient sur les stocks, ils vivaient sur les stocks de fonctionnaires, sur les stocks gérés par les fonctionnaires, sur les stocks impériaux. Eux et leur familles, ils étaient donc comme des… fonctionnaires d’un autre type, ils dépendaient directement des stocks impériaux. Par là-même l’Empereur, l’Empereur oriental, l’Empereur archaïque avait tous les moyens de surcoder le commerce et l’artisanat. Le commerce, la métallurgie, l’industrie. Il les tenait ! Mais, là aussi, on va retrouver exactement - mais, si vous voulez, à un autre niveau, au niveau de l’extériorité - ce qu’on a trouvé tout à l’heure au niveau de l’intériorité. Mais, en même temps, leur fonction même dans l’Empire archaïque ne cessait pas de les mettre en rapport avec le monde extérieur, c’est-à-dire avec le monde égéen. En effet, les métaux… les métaux, par exemple le cuivre, dont le Proche-Orient manquait tragiquement, ils venaient par l’Egypte. Donc ces métallurgistes et ces commerçants, ils venaient de très loin, ils venaient pas d’Egée, hein… euh… d’après Childe on trouve dès le Néolithique, n’est-ce pas, de… euh… par exemple de l’étain de Cornouaille passant par l’Egée et qui arrive… mais pas dans les Empires euh… de Proche-Orient, donc ça suppose des circuits commerciaux immenses, hein, énormes énormes.

Or, donc, ces commerçants qui étaient surcodés dans l’Empire archaïque, ils se trouvent en même temps dans une autre situation, sous l’autre aspect où ils ont affaire avec le monde égéen d’où vont venir des matières premières, c’est-à-dire les égéens échangent des matières premières contre du stock agricole. Si bien que le commerçant, dans le monde égéen, a un tout autre statut que dans le monde oriental, ou tend à avoir un tout autre statut que dans le monde oriental. De même le métallurgiste tend à avoir un tout autre statut que dans le monde oriental. Et pourtant, d’une certaine manière, c’est le même. C’est le même qui se ballade, il y a une itinérance – alors une nouvelle forme d’itinérance – du commerçant et du métallurgiste. Tantôt c’est le même, tantôt c’est pas le même. On comprend, à ce moment-là, ce que peut vouloir dire une espèce de corporation qui se forme, une corporation de métallurgistes qui aurait comme deux têtes, même trois têtes : une tête dans l’Empire oriental où il est surcodé, une tête dans l’Empire égéen… dans le monde égéen où il est beaucoup moins tenu et, alors, une tête obscure dans des peuples peu connus qui occupaient la Cornouaille à ce moment-là et qui livrent l’étain… bon.

Ça se complique. Qu-est-ce que ça veut dire, cette fois-ci, la complémentarité? C’est que, à la limite, le même personnage qui est surcodé en Orient dans les conditions de l’Empire archaïque, existe simultanément comme beaucoup moins codé, comme à la limite décodé dans le monde égéen. Et c’est ce que dit Childe, déjà : ben oui, la vocation de commerce et de…euh… de commerce libéral, dit « libéral » euh… de l’Occident, ben il commence dès ce moment-là, et c’est pas du tout une vertu, c’est une espèce de complémentarité. Ils n’ont pas à faire de grands Empires archaïques parce qu’ils vivent dessus. Ils vivent dessus, mais donnant-donnant. Voyez, mes deux complémentarités, je dirais : l’une conforme au schéma archéologique de Childe, c’est – si je cherche des formules qui les résument – ce serait la complémentarité extrinsèque conforme au schéma de Childe en archéologie, ce serait les flux… les flux surcodés dans les Empires archaïques du Proche-Orient et du Moyen-Orient engendrent nécessairement, ou ont nécessairement pour corrélat, des flux qui tendent à se décoder dans le monde égéen. Ça, c’est une complémentarité géographique. Euh… on est écrasé par des visions mondiales comme ça…

Complémentarité intrinsèque, cette fois-ci, conforme au schéma, si vous voulez, du sinologue Tökei, de l’historien Tökei : plus le système de surcodage assoit son pouvoir, le surcodage impérial archaïque assoit son pouvoir public sur la propriété de la terre, la propriété publique de la terre… euh… etc. etc. le travail euh… le travail public et euh… et euh… l’impôt, plus se forment, en corrélation, des points de décodage, des flux décodés de, premièrement, propriété privée, deuxièmement, travail et esclavage privés, troisièmement, monnaie euh… scripturale. Ouf, voilà. Alors, si vous comprenez cette situation, imaginez : on est là-dedans, on est dans cette situation de double tension, tension intrinsèque, tension extrinsèque… Oui, c’est une… euh… je crois que c’est un des grands points pour comprendre ce que ça pouvait être que les corporations archaïques. Vous comprenez, c’est des appareils à têtes multiples là aussi. Ça va de soi que, au besoin, c’était des branches assez voisines, euh… des types qui se connaissaient, hein, les types qui euh… euh… le métallurgiste égéen, le métallurgiste égyptien et puis le métallurgiste de Cornouaille, fallait bien qu’ils aient des rapports, fallait bien… il y avait… il y avait des caravanes, ça passait à travers des peuples nomades, ça passait à travers des… euh… à un bout qui est-ce qui tenait les mines? Qui c’était les peuples qui tenaient les mines, hein? A l’autre bout, qu’est-ce que c’était que ces Empires qui avaient une industrie métallurgique déjà très forte, alors qu’ils n’avaient pas les métaux nécessaires? Qu’est-ce que ça impliquait?

Ça impliquait précisément cette complémentarité entre les surcodages. Plus l’Empereur surcodait le commerce et l’artisanat, plus il devait… plus il devait lâcher euh… plus à certains égards, d’autre part, il y avait toute… toute, alors… euh… en faveur des flux…euh… décodés, il y avait toutes les lignes de fuite, à savoir les métallurgistes qui en avaient marre, qui devaient filer par collectivités entières pour s’installer dans le monde égéen où ils avaient des conditions bien bien… bien meilleures quoi. Il y a dû y avoir… euh… Les révoltes paysannes, elles ont toujours été en faveur… toujours… très souvent, dans le monde antique, elles sont en rapport avec des révoltes de métallurgistes, des révoltes dans les mines, tout ça. Le surcodage des mines… l’Empereur… l’Empereur y attache énormément d’importance. Euh… encore jusque il y a pas longtemps, hein, et c’est pour ça que les historiens… c’est une des raisons pour lesquelles les historiens expliquent très bien que… euh… c’est pas la Chine qui a inventé le capitalisme, alors qu’elle aurait pu tellement le faire depuis longtemps, dès le XIIème siècle, une des raisons, c’est précisément le surcodage où l’Empereur tenait… où l’Empereur comme personne publique, bien entendu, tenait le commerce et le travail des mines.

Par exemple, quand il décidait qu’il y en avait marre, les mines étaient fermées, hein, on travaillait plus dedans. Là c’est typiquement, ça, l’Empereur de Chine décide la fermeture des mines – voyez le livre de Balazs sur… la bureaucratie céleste, où il explique très bien ce système des mines qui étaient fermées périodiquement… euh… ce qui supposait des fonctionnaires d’entretien pour l’état des mines, ça va de soi, mais euh… là c’était vraiment le surcodage à l’état pur, jamais un Etat occidental peut… euh… peut réussir un coup comme ça. Je veux dire : ils ont fait que imiter… et euh… prendre ce qu’ils pouvaient des… des… Empires archaïques, mais, là, il y a un système de surcodage qui va, en même temps, s’accompagner, alors, de fuites énormes. Le quadrillage des villes, ça consiste essentiellement dans l’Empire chinois à empêcher précisément… en principe, à empêcher les flux commerçants de se décoder. Alors, là, on les code complètement. Telle ville, n’est-ce pas, aura… euh… tel monopole de commerce, et pas un autre, hein, elle devra pas faire un autre commerce. Et, dans la ville même, les quartiers seront complètement quadrillés et cloisonnés. C’est la méthode du cloisonnement. En effet c’est une méthode type de surcodage, ça. Or il se trouve que plus vous surcodez, plus il y a, en même temps, ces espèces de flux qui se décodent, qui.. soit qui se décodent dans les rapports avec l’extérieur, soit même à l’intérieur. Alors c’est la double complémentarité. D’où : vous vous mettez dans la situation de… de… être dans un Empire de ce type, qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qui va pouvoir se passer? Bon, on se repose un peu? Quelle heure il est, là?

Etudiant :?

Deleuze : midi et demi !? Vous en avez assez, peut-être, non? Oui, hein? Oui. Il y a pas de question? Il y a pas de question? Vous avez tout bien compris? Bon, alors, la prochaine fois… Non, alors… je… quand même, non ! Pardon. Euh… je… je… Vous tenez encore 5 minutes? Oui, 5 minutes, hein. Comme ça, ça… Alors je résume très vite quelque chose que j’ai… un peu… que j’avais lancé, que je comptais… euh… beaucoup plus développer, mais il faut avancer. Qu’est-ce qui peut se passer? Ben il va se passer, je dirais presque, voilà : on va assister à la seconde figure de l’Etat. Seulement, seconde figure de l’Etat, c’est très compliqué, c’est très mal dit. Seconde figure de l’Etat, ça a l’air d’être une évolution Pas forcément une évolution. D’autre part, ça a l’air d’être une figure un peu homogène, c’est pas du tout homogène, c’est tout ce que vous voulez. Dans cette seconde figure, il y a en fait les formes les plus différentes, les plus variées… Elles ont rien à voir les unes avec les autres. Qu’est-ce qui me permet, pourtant, de parler d’une seconde figure de l’Etat, avec toutes ces précautions... euh… de parler d’une seconde figure de l’Etat, la première figure étant l’appareil de capture impérial archaïque? Je l’avais dit, c’est que, voilà, je dirais : renvoient à une seconde figure de l’Etat, avec… avec beaucoup de précautions toujours, toutes les relations, toutes les relations collectives sociales qui se présentent comme des relations de dépendance personnelle. La relation de dépendance personnelle, c’est ça la seconde figure de l’Etat, où que ça se trouve et de quelque manière qu’elle s’incarne. Alors, je cite dans le désordre pour bien montrer à quel point c’est pas une figure, c’est pas un stade de l’évolution, je dis : chaque fois que les relations de dépendance personnelle vont monter dans le champ social, vous n’aurez plus un Empire archaïque, vous y reconnaitrez la preuve de ce qu’il faut appeler un Empire évolué.

Quand on nous parle de l’Empire Romain, par exemple, bon, c’est ça, c’est pas un Empire archaïque, l’Empire Romain. Quand on nous parle de l’Empire de Chine à tel ou tel moment, c’est ça, c’est pas un Empire archaïque, c’est un Empire évolué Empire évolué. Quand Montesquieu parle du despotisme asiatique, il parle pas des vieux Empires archaïques, il parle d’Empires typiquement évolués. Qu’est-ce que c’est un Empire évolué? Je dirais : un Empire évolué c’est un Empire où les relations de fonction, où les relations publiques de fonction, telles que nous les avons définies précédemment – là je reviens pas dessus – sont constamment doublées et à la limite remplacées par des relations de dépendance personnelle. Vous me direz : « relations de dépendance personnelle », mais quoi, ça devient affaire de psychologie? Pas du tout, évidemment. Ce qui m’intéresse c’est pas « personnelle », c’est « relation », à savoir c’est la consistance et la constance de ces relations, quelles que soient les personnes. L’Empereur Romain peut être Jule ou Octave, ça n’empêche pas que, entre le citoyen romain et l’Empereur, il y aura une relation de dépendance personnelle. Bon, chaque fois que vous avez une sphère des relations de dépendance personnelle qui monte, qui double, qui couvre, qui remplace les relations publiques de l’ancien Empire archaïque, vous pouvez dire : c’est un Empire évolué. On a vu que, précisément, l’Empire Romain, comment il fallait le définir? Par la montée de cette sphère, lors, qu’on appelle « sphère du privé ». Non pas qu’elle soit pas… qu’elle soit pas sociale, elle est parfaitement sociale, mais le public a cessé de désigner le mode d’appropriation impérial, le public n’est plus que le moyen de l’appropriation qui, elle, est devenue une appropriation privée.

Alors je disais : c’est ça, c’est ça l’histoire de l’Empire Romain, je recommence pas, vous comprenez, et c’est pas par hasard que, là, on retrouve à nouveau le personnage fondamental de l’esclave affranchi. Dans l’Empire Romain évolué… l’Empire Romain se fait comme un Empire évolué, c’est… il surgit, il y a des Empires qui naissent évolués, l’Empire Romain est un Empire qui naît comme Empire évolué. Or sous quelle forme il naît? Il naît avec un double système déjà, le système des fonctionnaires, qui renvoie au vieux thème le populus romanus, le peuple romain, le Sénat etc. et qui, très vite, n’est plus là que comme une espèce de couverture. Et tout ce système des fonctionnaires impériaux qui subsiste, c’est très curieux - fonctionnaires impériaux… euh… impôt public – est doublé par un autre système, qui est quoi? l’esclave affranchi comme membre du consilium privé de l’Empereur, or c’est le consilium privé qui gouverne, c’est pas l’Et… c’est pas le Sénat, c’est même pas les fonctionnaires impériaux. Le fiscus, qui est un impôt spécial ou qui couvre un ensemble d’impôts spéciaux, et qui se distingue de l’impôt public, et là vous avez toute cette sphère, alors, c’est très compliqué, parce que, vous comprenez, il y a des... euh… euh… même dans euh… cette catégorie « Empire évolué », vous avez toutes sortes de figures extraordinairement variées. Mais je dis : sa dominante, c’est que des relations de dépendance personnelle viennent doubler les relations de fonction publique. Bon, je dis : là-dessus, oublions les Empire évolué, ils continuent… ils continuent, mais c’est pas le seul cas. Il me semble et c’est là-dessus que je voudrais… mais j’ai plus le temps, alors je cite juste, je crois que les organisations de ville et de cité, qui précisément se détachent, se décodent des Empires archaïques – on l’a vu l’organisation « ville » qui est très différente de l’organisation « Empire » – eh ben tout le régime des corporations, c’est un autre cas, c’est des relations de dépendance personnelle d’un type urbain, très différentes de celles des Empires évolués, tout à fait différentes, mais il faudrait les analyser à partir de là. L’esclavage privé…

Voix masculine dans l’assistance : inaudible

Deleuze : très différentes à la fois des Empires archaïques, mais aussi des Empires évolués. C’est des relations de dépendance personnelle d’un type urbain, très différent d’un type « Empire évolué ». Euh… la féodalité [?] la féodalité, elle est faite de ça. C’est un système de relations de dépendance personnelle. Encore une fois, ce qui compte, c’est pas « personnelle » là-dedans, c’est que ce sont des relations constantes ou consistantes entre personnes déterminées comme personnes privées. Et la grande différence entre la féodalité et la fausse féodalité, entre les vrais fiefs - c’est-à-dire les fiefs de féodalité - et ce qu’on appelle, ce que les historiens appellent les faux fiefs, les faux fiefs, c’est tout simple, c’est les terres de fonction qui renvoient… qui renvoient plus ou moins directement à un Empire archaïque. Par exemple c’est : les tenures accordées au fonctionnaire, c’est ce qu’on désigne par le mot grec non pas de fief justement, mais le mot grec kleros c’est la [?] dont j’avait parlé… je crois une fois précédemment très vite. Or, là, vous accordez… l’Empereur accorde le bénéfice d’une terre à un fonctionnaire en tant que fonctionnaire, la terre revenant à la couronne lorsque le fonctionnaire prend sa retraite ou meurt. Le fief c’est complètement différent. C’est une propriété privée avec relation de dépendance… de re… de dépendance personnelle du vassal vis-à-vis du seigneur. La propriété privée, là, passe, par tous ces types de relations de dépendance personnelle. Alors je citerai, comme… euh… pour me contenter de ça, les relations de dépendance personnelle dans les Empires évolués, les relations de dépendance personnelle dans les cités et villes (et encore : ce seraient des… des… cas très très différents), les relations de dépendance personnelle dans les systèmes féodal… dans les systèmes de féodalité rurale.

Donc ce serait au… au niveau de la propriété foncière, qui devient à ce moment-là une propriété privée. Or je dis, et c’est là-dessus que je voudrais terminer, qu’est-ce qui… qu’est-ce qui me permet de dire que c’est une deuxième figure de l’Etat? Et j’ai même plus besoin de le dire, parce que, au besoin, on me dira : mais il y a pas Etat, il y a plus Etat… euh… l’Etat est dans la féodalité, est-ce qu’il y a Etat? De toute manière ça m’intéresse pas, parce qu’il y a toujours un Etat à l’horizon. Il y a toujours un Etat à l’horizon. Même dans la féodalité il y a toujours un Empire. Il y a toujours un Empire, soit comme vieil Empire archaïque qui a éclaté, soit comme Empire évolué qui est à côté. Et les relations de dépendance personnelle, elles montent… elles montent au sein… pour doubler, pour remplacer ces relations impériales. Bon. Mais alors qu’est-ce qu’elles expriment? Qu’est-ce que c’est, puisque ce qui m’intéresse c’est que ce sont des relations de dépendance entre personnes privées, mais qu’elles ont une consistance sociale aussi… aussi grande que… que le reste, que dans les sy… que les systèmes impériaux. Je dirais : ben, c’est pas difficile, si vous m’avez suivi, là, on… on tient. Je dirais… euh… et on va comprendre pourquoi il y a tellement de figures variées à ce niveau. Pas tellement difficile, parce que, si vous acceptez l’idée que cette seconde figure de l’”Etat” – entre guillemets “Etat” – cette seconde figure de l’”Etat”, elle surgit en fonction de ce phénomène qu’on a vu précédemment, à savoir : le surcodage archaïque provoque lui-même des flux décodés et entraîne des flux à se décoder. Je dirais que les relations de dépendance personnelle sont l’expression de conjonctions… de conjonctions locales, topiques, qualifiées entre flux décodés. Si bien que j’aurai bien mes deux grandes figures d’Etat, déjà, c’est pas les seules. J’aurai : le surcodage d’Etat archaïque, l’Empire archaïque, surcodage des flux dans l’Empire archaïque, et puis, là, conjonctions topiques  entre flux décodés. Il faut en effet… tous ces flux qui se décodent, il va falloir qu’ils entrent… Ce qu’exprime la relation de dépendance personnelle, c’est finalement quelque chose de tout à fait impersonnel, à savoir : ces… ces conjonctions locales, très… qui forment des topoi,  des lieux, ces conjonctions topiques, qui forment des lieux qui sont à la fois des lieux du discours juridique, des lieux de la société, des lieux du champ social, des lieux géographiques, tout ce que vous voulez, qui sont des lieux en tous les sens du mot « lieu »… Donc : des conjonctions topiques entre flux décodés comme tels.

 

Et c’est une… d’une certaine manière ça les empêche de se décoder encore davantage, ça les empêche de fuir. Ça fait des espèces de nœuds, ça fait des espèces de… euh… Bien. Alors, c’est là que je dis : c’est, en effet un deuxième âge du droit. C’est plus du tout le vieux droit archaïque. Naît… naît sous les formes les plus diverses, un nouveau type de droit, le droit que certains auteurs appellent précisément le droit à topiques, avec topiques, le droit qui procède par topiques, naît une sorte de droit topique qui va essentiellement être, à mon avis, une sorte de… expression, d’énoncé juridique de l’ensemble des relations personnelles. Pour que vous compreniez [?]. Euh… là, en pleine féodalité, ou à la fin de la féodalité. Bon... Exemple sur lequel… dont on a parlé à d’autres égards, sous d’autres points de vue, d’autres années : l’amour courtois. Ce que je dis, ça ne concerne pas seulement… ça concerne même des choses qui paraissent euh… très minuscules. Comment ça se définit, l’amour courtois? L’amour courtois, c’est très curieux… euh… quelle a été l’importance énorme euh... de… d’abord l’amour chevaleresque et puis l’amour courtois? Je dirais presque, vous comprenez, le mariage, c’est quoi? Eh ben, le mariage, c’est pas mal en parler que dire : c’est un certain système de surcodage. Finalement les origines du mariage, il faudrait les chercher dans le mariage du despote, à savoir euh… : le mariage, à mon avis, il est très bien formé dans les Empires archaïques. Euh… c’est… oui. C’est un surcodage. C’est un surcodage d’un certain type de relations, et de relations publiques, hein. Bon. En même temps, c’est pas difficile de montrer que dans une société, en même temps que se fait tout un surcode du mariage, eh ben… euh… il y a des flux, flux de sexualité, mais aussi flux de sentimentalité, qui tendent à se décoder. Et ils préexistaient pas, ces flux, c’est bien le surcodage qui provoque sur d’autres points, qui instaure un circuit, le circuit marital, le circuit marital public, avec comme modèle le mariage du despote, le mariage du pharaon… bon… et puis qui va entraîner tout un système de flux qui se décodent. Flux qui se décodent : ce n’est pas avec mon épouse que je pourrais… elle, elle est contenue, c’est pas… c’est pas qu’elle en soit incapable, c’est que e… elle est prise dans le surcodage.

A partial (and edited) extract from this lecture, on "l'amour courtois," starting here, with subtitles (2 minutes)

D’où les systèmes qui ont existé dans toutes les sociétés, très très curieux. L’amour chevaleresque et l’amour courtois, c’est l’amour, aussi bien dans un cas que dans l’autre, dans les deux cas c’est pas la même chose, mais, dans les deux cas, c’est l’amour qu’un homme éprouve pour une femme qui, non seulement, n’est pas la sienne, mais n’a pas le droit d’être la sienne. D’une certaine manière, vous me direz : c’est codifié. Oui et non, tout dépend de ce qu’on appelle un code. Je crois que c’est codifié comme ce qui échappe au code. Euh… c’est l’état du flux décodé. On peut pas avoir d’amour chevaleresque ni d’amour courtois avec sa propre femme. Et, en même temps…, en même temps que je développe l’amour chevaleresque et puis surtout l’amour courtois, se développe quoi? Un nouveau système. Ça existait pas avant. Je crois. Ou ça existait, mais alors sous d’autres formes. L’amour est défini comme une relation de la dépendance personnelle de l’homme par rapport à la femme. Vous comprenez par définition pourquoi on peut pas le faire avec sa femme. Ça irait complètement contre le système du mariage comme surcode, qui, lui, ne repose que sur le primat de l’homme. Et le flux décodé va trouver son expression lorsqu’il va promouvoir un type de relation qui va avoir son droit, je dirais que c’est typiquement un droit topique. Le mariage est un surcode, l’amour courtois est un… est une topique. Ah oui, ça éclaire tout, ça. Euh… c’est lumineux. C’est une topique. Et qui va se définir par… qui va pas être, comme ça, une compensation, qui va être l’invention, l’instauration d’une relation de dépendance personnelle du chevalier vis-à-vis de la dame. Bon, ça va être une conjonction entre flux décodés.

Bon. Et… et dans toute l’institution de la chevalerie, l’amour courtois, ce sera pas… dire… vous comprenez, ce serait vraiment idiot de dire : c’est de l’idéologie. C’est pas du tout de l’idéologie. C’est un phénomène… euh… fondamental qui est comme le corrélat du statut du mariage à ce moment-là, où s’instaure une relation… C’est pas qu’il y ait une relation de dépendance personnelle dans le cas du mariage, c’est pas du tout l’inverse, ça joue pas du tout (?) c’est autre chose. Bon, je dirais, pour résumer : je peux définir un ensemble d’appareils de pouvoir, mettons, un second type d’appareils de pouvoir, si variés qu’ils soient, en essayant de faire une catégorie, une catégorie sociale propre que j’appellerai : les  relations de dépendance personnelle entre personnes privées. Et je dis : ces relations de dépendance personnelle entre personnes privées se définissent par ceci, c’est qu’elles expriment des conjonctions entre flux décodés comme tels. Par-là, elles forment un nouveau droit. Si bien que j’ai au moins deux… figures très vagues :  le système de surcodage de flux « appareil impérial » et puis cette chose, cette zone beaucoup plus floue, beaucoup plus variée qui va encore une fois des Empires évolués aux féodalités en passant par les régimes urbains, conjonctions topiques entre flux décodés. Qu’est-ce qui peut se passer après? Après… je retire « après », puisque c’est une… c’est pas une évolution, tout est déjà là, tout est encore… Enfin… euh… mais c’est par commodité. Qu’est-ce qui peut se passer après d’encore plus horrible? [?] Ou d’encore plus beau? Ben vous le sentez, c’est là qu’on commencera la prochaine fois. [rires]. Tout est prêt pour… Tout est prêt pour que surgisse le capitalisme. Oh… ça va. Très bien. Bon, voilà.