March 25th, 1980

When we speak of the problem of the blacksmith, you know, this seems very complicated to me because there are all kinds of blacksmiths … So, how do we distinguish them? … We had tried to distinguish some kinds of social spaces, and we had tried first to define a kind of Imperial space known as a striated space: a striated space that was at once the space of agriculture and the space of a sedentary state. Then we had seen that nomadic peoples only existed on the condition of developing, unfolding a very, very different type of space, and these spaces were already in conflict; [we saw] that nomadic peoples were developing and existing, habitating – in the fundamental sense of “habitate”, in a nearly Heideggerian sense of “habitate” – they were habitating fundamental in a smooth space.

Seminar Introduction

Following publication of Anti-Oedipus in 1972, Deleuze continues to develop the proliferation of concepts that his collaboration with Guattari had yielded.

As part of this process of expanding these concepts in order to produce the sequel of Capitalism & Schizophreinia, A Thousand Plateaus, this series of 13 lectures on "The State Apparatus and War Machines" constitutes the major seminar of 1979-80 and Deleuze's penultiimate consideration of these concepts. He then returns to the history of philosophy with five sessions on Leibniz and then concludes the academic year, at his students' request, with two final sessions of reflections on Anti-Oedipus

English Translation

Edited

In the last session currently available, Deleuze links the previous discussion of the axiomatics to consider a cluster of terms related to nomadism, particularly smooth and striated space, but also professions that lend themselves to particular practices, whether sedentary or nomadic.

Gilles Deleuze

Seminar on Apparatuses of Capture and War Machines, 1979-1980

Lecture 13, 25 March 1980

Transcribed by Annabelle Dufourcq et Mariana Carrasco Berge 

English Translation Forthcoming

French Transcript

Edited

Gilles Deleuze           

Sur les appareils d’État et machines de guerre, 1979-1980

13ème séance, 25 mars 1980

Co-transcription : Annabelle Dufourcq et Mariana Carrasco Berge (avec le soutien du College of Liberal Arts, Purdue University)

 

I

Le nom générique pour désigner quoi ? Pour désigner des peuples au besoin très, très variés et, qui ont comme… qui ont comme unité – c’est pas une unité fondamentale –, mais qui ont comme point commun d’être, de manières au besoin très diverses, des peuples métallurgiques. Et en effet, dans l’histoire, là, dans l’histoire, la question des peuples métallurgiques, de leur autonomie, de leur rapport avec d’autres types de peuple, euh… me parait euh… quelque chose de fondamental, fondamental. Euh… leur rapport avec d’autres types de peuple, ça veut dire quoi ? Ça veut dire, évidemment : les peuples impériaux d’une part, c’est-à-dire les peuples sédentaires, agriculteurs, travaillant eux-mêmes le métal. Mais sans doute alors est-ce qu’il faudrait distinguer toutes sortes de styles de métallurgie ? C’est évident que les sédentaires impériaux ont une très très forte métallurgie, en ont sûrement même acquis une sorte de monopole, mais… mais euh… ils se greffent sur des peuples plus directement métallurgiques.

Je veux dire une chose très simple : c’est que beaucoup d’empires archaïques manquent de minerais. Ils ont pas de minerais – et pourtant ils ont une métallurgie très, très élaborée –, mais par exemple le Proche Orient, manque radicalement de… d’étain, il manque radicalement de cuivre. Donc, il faut bien qu’il y ait des peuples métallurgiques d’une autre manière, qui soient à la fois des peuples de prospecteurs, de… euh… d’extracteurs, et bien plus qui amènent le minerai dans les régions impériales. Donc, quand on parle du problème du forgeron, vous savez, ça me parait extrêmement compliqué parce que, le forgeron, il y en a de toutes sortes : il y a un forgeron intégré dans les empires, il y a… des forgerons tout à fait différents de ça. Alors comment les distinguer ? Je me dis – et c’est ce qu’on avait essayé de faire une année, je crois, l’année dernière, d’ailleurs – : on avait essayé de distinguer des… des sortes d’espaces sociaux. Des espaces sociaux. Et on avait essayé de définir d’abord une espèce d’espace impérial que on appelait un espace strié : un espace strié qui était à la fois l’espace de l’agriculture, et l’espace de la sédentarité. Puis on avait vu que : les peuples nomades, ils n’existaient qu’à condition de développer, de dérouler, un type d’espace très, très différent, et que ces espaces étaient déjà en conflit ; que les peuples nomades, ils se développaient [ ?] et vivaient, ils habitaient – au sens fondamental de « habiter », alors au sens presque heideggérien de « habiter » –, ils habitaient fondamentalement un espace lisse.

Et que la question, c’était pas tant : le désert, euh… la steppe, etc., mais : si le désert, la steppe, et au besoin la mer avaient beaucoup d’importance, ben, c’est parce que, c’était des modèles de réalisation de l’espace lisse, mais que en même temps les choses étaient très compliquées parce que, un espace lisse comme la mer c’est en même temps un espace que les États et que les empires vont strier, vont strier très, très vite. Et alors, de même que l’espace lisse se fait strier – ce sera la grande défaite des nomades –, de même, l’espace strié peut redonner de l’espace lisse. Bon. Alors… bon, j’ai… j’ai l’air de m’éloigner, mais en fait pas tellement parce que ma question, c’est : si l’on accorde que… c’est même pas la question de Tsiganes – les Tsiganes ne posent que, d’une manière particulièrement aigue, ce problème qui, euh… se retrouve dans l’histoire, à toute sorte de niveaux –.

Si l’on accorde qu’il y a des peuples qui sont sans doute les plus mystérieux de l’histoire, encore plus mystérieux que les nomades, euh… qu’il y a des peuples que on peut appeler en gros : ces peuples « métallurgiques ». Par exemple, dans la préhistoire européenne, il y a des peuples métallurgiques très curieux qui semblent avoir été déterminants dans la constitution de l’Europe : c’est ces peuples que les archéologues appellent « aux vases calices », les peuples aux vases calices parce que dans leurs tombeaux, on a retrouvé, n’est-ce pas… euh… on a même que ce point commun. On a des raisons de penser que, ils sont racialement très, très différents les uns des autres, mais bizarrement, ils ont comme une espèce de sigle commun, qu’on retrouve dans tous leurs tombeaux, dans les endroits les plus divers : ça va de l’Espagne, n’est-ce pas, à l’Europe… de l’est. Ils ont essaimé de partout, ces peuples dits aux vases calices qui… et, c’est des vases en forme de calice. Euh… bon. Eh ben… je veux dire : alors, qu’est-ce que c’est ? Si l’on… si l’on s’accorde la catégorie – tout ça, ça serait à discuter – si l’on s’accorde la catégorie dont les Tsiganes peuvent être un exemple… un exemple privilégié, euh… la catégorie de… euh… peuples métallurgiques.

Si l’on dit : si fort qu’ils se mélangent, tantôt avec les impériaux, tantôt avec les nomades, là ça devient un problème de politique à nouveau : parmi ces peuples, y en a qui font des espèces d’alliance avec les sédentaires impériaux. « Alliances » déjà sous quelle forme ? C’est très très compliqué. Y en a d’autres qui font alliance avec des nomades, par exemple, les nomades touareg ont des métallurgistes à eux, des métallurgistes à eux qui semblent très, très curieux puisque les recherches, euh… les recherches ethnographiques et les recherches archéologiques proposent des hypothèses toutes intéressantes, que euh… euh… ces métallurgistes alliés aux Touaregs, alliés aux anciens nomades touareg pourraient être ou bien des colonies juives d’Afrique, des descendants de colonies juives d’Afrique, ou bien des descendants des croisés, ou bien encore, certains peuples d’Afrique, là, bon, un peuple… un peuple spécial d’Afrique. Mais enfin, si on essaie de trouver un espace propre… Alors c’est entendu : en fait, tout ça se mélange. Vous avez des alliances entre nomades et sédentaires, entre métallurgistes et nomades, entre métallurgistes et sédentaires impériaux… mais l’important, c’est que ces alliances ne sont pas du tout du même type.

Comprenez c’est que ça veut dire : il y a déjà un marché mondial ; dès la plus haute antiquité il y a déjà un marché mondial, et avant tout un marché mondial métallurgique – évidemment beaucoup plus métallurgique que agricole –.

Ce que la métallurgie amène, c’est la forme « lingot ». La forme « lingot », elle est connue de toute antiquité, et c’est quelque chose de fondamental. À mon avis, il faudrait montrer que la forme « lingot », c’est pas la même chose, ni que la forme « argent », ni la… la forme « monnaie », ni euh… la forme euh… euh… ni la forme « marchandise ». Sans doute, c’est une marchandise, mais le lingot, c’est euh… c’est… la forme même du stock, avec possibilité de reprendre, de faire fondre, de refaire ; avec l’idée d’un processus infini, on fera toujours refondre… très importante, cette forme « lingot » dans l’histoire.

Or il y a des caravanes, qui amènent les lingots dans des empires, parce que, eux, ils ont pas : ils ont pas les minerais. Ils ont la métallurgie forte ; ils ont pas le minerai. Alors ça suppose déjà… or le minerai, ils l’auraient pas amené à l’état brut, y a toute sorte de travaux, surtout dans le processus métallurgique, qui ne cessent pas de se travailler, de se défaire et de se retravailler.

Alors ma question, c’est : quels que soient les mélanges de fait dans l’histoire la plus ancienne, si on essayait de définir un espace proprement métallurgique, qu’est-ce que ce serait ? L’année dernière je proposais une idée… très simple, quoi : si on accorde en gros, cette répartition « espace strié des empires archaïques – y compris la mer, ils strient la mer : les voies de navigation strient la mer, euh… – /espace lisse des nomades – soit nomades de désert, soit de steppes, soit même nomades de ner… de mer –, comment définir en revanche l’espace proprement métallurgique ?

Euh… notre hypothèse, c’était : oui, il y a un espace très, très particulier que on appelait « l’espace troué », et l’espace troué, c’est quelque chose de très, très curieux – c’est par-là peut-être que je vais répondre à ta question plus précisément – : l’espace troué, vous comprenez, en quoi est-ce que c’est ça, l’espace métallurgique ? Je veux dire, là, c’est au niveau de… comment dire, de la phénoménologie la plus sommaire : faire des trous. Le métallurgiste, pas le travailleur impérial qui reçoit le minerai, mais le prospecteur, l’extracteur, le forgeron qui travaille le minerai pour le réduire à la forme « lingot » transportable, ou pour en tirer déjà des objets, pour le compte des nomades, ou pour le compte des sédentaires, eh ben… euh… il passe son temps à faire des trous dans l’espace. C’est un espace troué, ce qui est… ce qui fait évidemment beaucoup de difficulté. Supposez, là, il faut vivre les choses très puérilement : un… un nomade dans son désert, là, chez qui en va faire des trous… il aime pas ça, forcément ; un sédentaire impérial, un agriculteur, chez qui on va faire des trous, mais… vous comprenez, c’est pas simplement une aventure ! C’est un conflit entre des espaces sociaux peu compatibles. Ils sont pas contents.

Au besoin, il faudra toute la puissance de l’empereur pour que, les prospecteurs métallurgistes fassent des trous ici et là. Parfois, ce qui arrive le plus souvent, c’est que : les grandes ressources minières sont en dehors des limites de l’empire. Alors là, bon, ils font leurs trous, dans les montagnes… mais avec quoi ? Un espace troué, je crois que, dans l’histoire de l’humanité, c’est un des points les plus fondamentaux, les plus importants. Euh… si je cherche – moi, je vois que cela, c’est pas… c’est pas suffisant trois… on se dit : c’est toujours embêtant… il faut jamais en rester à trois –, mais les trois espaces sociaux, euh… euh… de base, quels que soient leurs mélanges, leur mixité de fait, les mélanges dans lesquels ils entrent…, ça me parait : l’espace lisse, l’espace strié, et… et l’espace troué. Et il n’y a aucune raison de dire : lequel est premier ?

Encore une fois, l’espace lisse, n’est pas moins artificiel que l’espace strié. L’espace strié, ça implique déjà, il me semble, c’est : le produit. C’est le produit, alors, c’est quoi ? [?], ça mélange l’état de choses. L’espace, par exemple, l’espace forestier, ça me parait un espace strié, un espace strié de base. Pourtant l’espace strié de l’empire se fait par défrichement ou déboisement. Pourquoi ? Parce que l’espace forestier, c’est un espace strié vertical, où il est très difficile d’assurer, euh… comment dire, l’équivalence des dimensions dans l’espace. Ce qu’apporte l’agriculture, par rapport à l’espace forestier, c’est : un espace strié dans toutes les directions, c’est-à-dire, l’espace homogène – c’est ce que j’essayais de dire l’année dernière, tiens, mais j’y arrivais peut-être pas : il faut attendre un an pour arriver à le dire mieux – euh… l’espace homogène n’est pas du tout du côté d’un espace lisse, c’est pas du tout un espace lisse. L’espace homogène est le produit abstrait ou la représentation abstraite de l’espace strié. L’espace homogène, c’est un espace strié dans tous les sens, dans toutes les directions, de telle manière que un striage vertical peut être rabattu sur l’horizontal, et vous obtenez un quadrillage complet de l’espace. Dès lors, c’est un espace équivalent dans toutes ses directions, dès lors, c’est un espace strié. C’est la représentation abstraite de l’espace strié ; tandis que l’espace… lisse, lui, il n’est absolument pas homogène. Pas du tout homogène. Au contraire, euh… ce qui le définit, c’est la variabilité des directions, le changement fondamental des directions, si bien que aucune direction n’est équivalente à une autre, et que aucune détermination d’une direction, ne peut être rabattue ou traduite dans une autre. Bon, peu importe.

Alors je reviens : un espace troué, c’est encore autre chose. Faire des trous dans l’espace : c’est une activité très, très curieuse. Je crois que par rapport à l’espace, on a trois… on a trois possibilités, trois possibilités de base – et… si vous cherchez, vous, au niveau de… vous pouvez vous dire, si vous êtes un nomade, un sédentaire, ou un métallurgiste. Alors… rien que dans vos goûts, hein, tout ça est tellement… je veux dire, il y a, il y a même pas besoin de se demander : est-ce que c’est la nature, est-ce que c’est l’artifice ? Parce que… c’est les deux, évidemment, comme tout, euh… c’est les deux, y a aucune division, là – et, je me dis : il y a trois manières d’être dans l’espace, d’être à l’espace : il y a une manière où vraiment… eh ben… on occupe l’espace sans le compter. Je veux dire : on se considère soi-même comme multiple, et on occupe un espace de manière tourbillonnaire. Je veux dire, le corps, un corps, considéré comme multiplicité occupe sans le compter un espace de façon tourbillonnaire. C’est la formule de l’espace lisse.

Alors, qui fait ça ? Mais ça peut être un vent, ça peut être une tribu, ça m’est complétement… ça peut être des animaux : la question « qui ? » ne se pose même pas, vous comprenez, et comment il occupe de cette manière tourbillonnaire : par artifice, ou par nature ? Aucun intérêt, ces questions. Bon, voilà. Un espace est strié, alors : qu’est-ce que c’est, l’espace strié ? Vous pouvez, à partir de là, il me semble… ou bien vous changez, vous inventez, si vous me trouvez un quatrième, un cinquième, un dixième espaces : rien ne pourrait me faire plus grand plaisir ! Hein, je suis triste avec ces trois trucs… euh… mais il faut en trouver à tout prix d’autres, il n’y a aucune raison qu’il y en ait trois.

Bon, euh… euh… un espace strié, vous le reconnaissez à quoi ? C’est que c’est que, cette fois-ci, il se rapporte à un corps considéré comme un, qui occupe l’espace en le comptant, suivant des directions linéaires, c’est-à-dire en allant d’un point à un autre : c’est par là que je disais l’année dernière : un migrant, c’est pas un nomade. Un migrant dans son concept pur, c’est quelqu’un qui va d’un point à un autre point, même si… il sait pas le point où il va s’arrêter. Un nomade, c’est pas ça, quoi. C’est celui qui tient un espace non-ponctuel, un nomade. C’est pas celui qui va d’un point à un autre. Alors, c’est bien… je dis pas du tout et là… sentez que c’est vraiment dans mon cœur : je pense pas qu’il y ait… qu’il y a un type d’espace qui soit mieux que l’autre, mais vous serez une créature des espaces striés si vous vivez l’espace… si vous vivez l’espace de cette manière ! Et si vous v… si vous-mêmes, vous vous vivez dans l’espace de cette manière ! Si vous vous vivez comme un corps un, qui va d’un point à un autre, même si vous n’arrêtez pas de bouger, vous ne direz pas : je suis un nomade ; vous direz : je suis un sédentaire, c’est aussi, aussi bien, hein, c’est aussi bien, mais vous aurez pas le droit de dire… même si vous bougez tout le temps !

Au contraire, un type qui ne bouge pas, peut dire : je suis un nomade. Il y a des nomades sur place. Il suffit sur place de se vivre – involontairement, pas pour se faire plaisir – mais de vivre les choses plutôt comme ceci : on n’est pas un corps, mais le corps est une multiplicité, et qui même sur place occupe son espace donc comme une multiplicité d’éléments animés d’un mouvement tourbillonnaire. C’est pas mieux que la conception sédentaire, c’est autre chose. Je dis : à ce moment-là vous êtes… eh bien plus, je rappelle, pendant que j’y suis, je rappelle la… la… le texte qui me paraissait si merveilleux, l’année dernière, le texte de Toynbee euh… qui dit à propos des nomades – c’est la seule page très, très intelligente que j’ai jamais lue sur les nomades –, et il dit : mais vous savez, les nomades, c’est pas du tout des gens qui bougent, c’est des gens qui bougent pas. C’est des gens qui bougent pas, c’est-à-dire que, alors que tous les autres peuples se tirent du désert, hein, le désert croît – rappelez-vous : ô, Nietzsche, le désert croît ! –, eh bien lorsque le désert croît, c’est-à-dire, gagne à la fois sur la for… sur la forêt et sur les terres cultivées, comme une espèce de coin, là, qui se développe, lorsque le désert croît, les peuples s’enfuient, sauf ceux qu’on appellera : les nomades ; eux, ils ne veulent pas partir. Et donc, la seule manière de ne pas partir, c’est : devenir nomade, tenir la steppe, tenir le désert, avec la variabilité des directions, enfin tout ça.

Alors je reviens, toujours, parce que j’ai l’air de traîner, d’éviter la question qui tait posée, je dis : si… si vous vivez un peu, comme ça, vos rapports à l’espace, alors vous pouvez être vraiment… nés dans la ville, je sais pas… n’avoir aucune ascendance nomade quelconque, tout ça, et vous pouvez être un nomade. C’est évident qu’il y a des nomades de ville ! C’est évident, c’est… et puis, il y a des sédentaires euh… bon, il y a tout ce que vous voulez. Alors, je dis : à quoi reconnaitrez-vous que, même sans toucher à un bout de métal, vous êtes un métallurgiste ? Ben, c’est pas difficile, oui : c’est l’espace des trous. Faire des trous, faire des trous dans l’espace.

Alors… si c’est même pour trouver autre chose que la métallurgie, vous pouvez vous dire… même si vous le faites pour trouver autre chose que la métallurgie, c’est que vous êtes en rapport avec quelque chose de métallurgique. Bon, bien, alors… je veux dire : d’où mon cœur se serre, lorsque par exemple, on pense aux… à certaines interprétations psychanalytiques sur l’activité de faire des trous, euh… où on ne voit pas très bien… le lien, avec vraiment ce qui est le plus important, à savoir la constitution d’un espace. Or, qu’est-ce que c’est que ça ? Faire des trous, c’est pas simplement faire du vide, hein ! C’est trouver quelque chose qui existe dans les trous. Les trous, c’est pas un manque, c’est pas une absence.

On appelle « trou » un certain type de réceptacle. [C’est] pour ça que, il y a un terme fascinant dans le vocabulaire métallurgique de toutes les langues. En français, c’est « gîte ». Gîte. Gîte : c’est bien ce qui est dans le trou. Alors un espace troué, c’est pas un espace où manque quelque chose : c’est un espace tel qu’est rendue possible la découverte de ce qu’il y a dans les trous. Et ce qu’il y a dans les trous, c’est quoi ? C’est avant tout le métal, ou c’est peut-être d’autres choses, mais cet autre chose, s’il est vécu comme étant ce qui est dans les trous, aura un rapport quelconque avec le métal. Alors… bon, euh… je saute sur n’importe… la musique métallique, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est, le métallique dans ses rapports avec la musique ? C’est plus important que chercher au niveau des mythes quel rapport il y a entre le forgeron et le musicien ! Parce que… le rapport qu’il y a entre le forgeron et le musicien, la musique tsigane… à mon avis on ne peut y comprendre quelque chose que si l’on passe par certaines hypothèses sur l’espace métallurgique.

Or, or, or je dis : comment vivent les peuples métallurgiques ? Là c’est très… avec les mêmes choses sommaires, je voudrais dire : l’habitation, l’habitat sédentaire, c’est quoi ? L’habitat sédentaire, bon, c’est bien connu, sous quelque forme que ce soit – il y a l’habitat forestier, peut-être même sédentaire, demi-sédentaire… il y a l’habitat forestier… bon. Il y a aussi l’habitat, bon… – ah tiens, je… je me dis, pour compliquer les choses : mais, en plus, les métallurgistes, ils vont avoir toutes sortes de [ ?franges] communes, non seulement avec les sédentaires impériaux, non seulement avec les nomades, mais aussi avec les peuples forestiers. Et pourquoi ? Pour des raisons très simples qui sont : les rapports du métal et du bois ; pour faire fondre… faut du charbon de bois. Le lieu de l’entreprise métallurgique, c’est la frontière des forêts, la frontière des bois parce que… il faut bien qu’ils en aient, du bois, si bien que, au niveau de l’habitat même, on trouvera des... des formes ni forestières ni métallurgiques.

Alors, qu’est-ce que j’appelle… – bon, là, je parle… l’habitat… euh… sédentaire… à vous de… ça va du palais à la maison, d’accord… – : qu’est-ce que c’est, l’habitat métallurgique, par excellence ? L’habitat métallurgique par excellence, c’est le trou. Le métallurgiste et le peuple métallurgique – à mon avis, je crois, et je crois que ça doit être confirmé – c’est les grands peuples troglodytes, et je crois que l’habitation troglodyte a été fondamentale dans l’histoire de l’humanité. Euh…. qu’est-ce que c’est, ça ? Et actuellement, par exemple, des peuples aussi métallurgiques que ceux dont la Turquie actuelle descend… la Turquie est truffée encore de ces… de ces espèces de villes troglodytes. Il faut être particulièrement sensible et comme ému, mais politiquement ému, de l’espèce de réactivation qui se produit, où par exemple – mais j’ai pas assez de renseignements du tout là-dessus – : vous savez que la Turquie actuellement, non seulement est un des pays les plus euh… les plus en crise et euh… qui va… qui va prendre dans… dans… dans notre histoire actuelle, qui va prendre le relai des… ça va être le prochain pays où quelque chose de fondamental va se passer, je suppose.

Eh bien, la Turquie actuelle présente – comme beaucoup d’autres pays, d’ailleurs – d’immenses bidonvilles, hein. Or en Turquie notamment, mais je crois pas que ce soit le seul cas, je crois qu’il y a des cas aussi en Amérique du Sud, je crois… en Turquie, il y a d’immenses bidonvilles troglodytes. L’habitation troglodyte des Tsiganes.

Je signale alors pour revenir à… la question précise que… un des plus grands spécialistes des Tsiganes, euh… et qui était professeur au Collège de France, s’appelle Bloch, b, l, o, c, h, et il a fait – je précise tout ça parce que, euh… vous connaissez tous la petite collection Que sais-je ? euh… qui évidemment est très, très inégale, mais de temps en temps il y a un chef d’œuvre, un chef d’œuvre dans cette collection – et c’est pas compliqué : c’est Bloch euh… qui, je crois, est un des… vraiment l’un des hommes les plus profonds sur les Tsiganes et les peuples métallurgiques et qui a… fait le petit Que sais-je ? sur les Tsiganes.

Or il insiste beaucoup sur… il dit dès le début – dans mon souvenir : j’ai pas relu le texte, mais je crois que c’est vrai, que mon souvenir doit pas être faux – il me semble que, il dit beaucoup dès le début : il y a des Tsiganes sédentaires, il y a des Tsiganes nomades, et finalement cette distinction n’est pas absolument pertinente, appliquée aux Ts… aux Tsiganes. Ça, ça m’intéresse beaucoup, vous comprenez, parce que c’est comme si… euh… euh… – mais c’est lui qui sait –, euh... je pouvais dire : ah ben oui, il me donne raison. La distinction est pas pertinente, ça veut dire : d’accord, il y a des Tsiganes euh… euh… sédentaires ; il y a des Tsiganes… nomades. Pourquoi elle est pas pertinente, selon lui ? Parce que ce qui compte, c’est les réunions des sédentaires et des nomades ; c’est, euh… le système de communication entre les uns et les autres : les grandes réunions annuelles, etc. Et pourquoi ? Parce que finalement il y a quelque chose de plus profond pour eux : ils ne sont sédentaires ou nomades que secondairement, que secondairement ; ce qu’ils sont avant tout, c’est : troglodytes. Alors, vous me direz : ben oui mais, à la limite, je peux très bien habiter une maison sédentaire, comme si c’était un trou, c’est-à-dire, comme si c’était un gîte. Je peux… qu’est-ce que ça veut dire : habiter une maison comme si c’était un trou ? Alors, je reprends mon histoire de forestiers métallurgistes : les cabanes des forestiers métallurgistes sont très fascinantes ; moi, c’est là-dedans que je voudrais vivre ; moi, je… je voudrais être un forestier métallurgiste euh… d’abord c’est mieux parce que... c’est moins… moins spécialisé, euh… vous comprenez ? Lui, il a une cabane, alors là il est vraiment forestier : la cabane, c’est la chose du forestier, et c’est une cabane enfouie dans la terre. Alors avec toutes les… toutes les… intermédiaires, tantôt enfouies… dans la terre à un tiers, à deux tiers, ou bien jusqu’au toit, vous me direz : l’aération, l’aération, elle est assurée ? Oui. Oui, oui, il y a des cheminées, il y a des cheminées-trou. Alors c’est très curieux, ces cabanes… moi, c’est ça qui me plairait, hein c’est… c’est là, que je voudrais vivre. Alors, demandez-vous euh… si vous voulez savoir votre manière de… d’être avec l’espace… il faut vous demander des choses comme ça, voyons, qu’est-ce que c’est ? On pourrait faire un test… alors, vous pouvez faire un… un palais : à ce moment-là, vous êtes du côté du despote, mais c’est pas mal, tout est bien. [Rires] Si vous vous faites votre espèce de trou, là, alors pensez… je sais pas si je l’avais cité, l’année dernière, euh… bon, il y a un grand film : Eisenstein, La grève. Dans La grève, vous avez les images splendides d’un espace troué, fondamentalement, c’est-à-dire, pour ceux qui se rappellent, cette image, c’est un espace très beau, très beau, tout fait de trous, et, dans chaque trou il y a une créature inquiétante, là, qui est plantée, qui sort à moitié… la variété, là, des positions des types qui sortent de leur trou, là, qui sont là comme une espèce de peuple qui sort, là… un peuple assez inquiétant, alors… tout, tous les thèmes y sont… qui sort du trou ? Le métallurgiste, le mendiant, euh… l’inquiétant. Alors, je veux juste terminer sur… là-dessus, on demande : vous comprenez, la mythologie c’est toujours la catastrophe, et même l’ethnographie à certains égards c’est la catastrophe, parce que tout le monde remarque que… le forgeron, il a toujours posé des problèmes énormes, et que les mythes montrent une espèce d’ambivalence du forgeron. On nous dit tout le temps : le forgeron il est à la fois haï et respecté, vénéré, ou bien, tantôt haï, tantôt vénéré, ou bien un peu des deux tout le temps, etc. On sent que c’est pas comme ça qu’il faut poser les problèmes. D’abord, quel forgeron ? Le forgeron, par nature, il est double, c’est un jumeau. Quand Griaule étudie le statut du forgeron chez les Dogons, il montre très bien ça. Euh… si le forgeron par exemple est… craint, c’est pas du tout parce qu’il est impur, comme certains ethnologues essaient de l’expliquer, c’est parce que – c’est pour une raison complétement différente – c’est parce qu’il est double, donc parce qu’il peut épouser lui-même, parce qu’il est incestueux, parce qu’il est gémellaire. Et pourquoi est-ce qu’il est gémellaire ? Il a forcément deux têtes : il a une tête du côté des nomades, et une tête du côté des sédentaires, et ça va de soi qu’il y a complicité entre les deux têtes, qu’il y a des arrangements entre les forgerons de nomades et les forgerons de sédentaires : sinon on ne comprend plus rien au trafic des armes dans le monde antique. Comment les nomades arrivent-ils à avoir le sabre chinois… le sabre chinois ? Alors… l’histoire légendaire nous dit : ah, c’est parce qu’il y a eu un déserteur chinois qui est passé du côté des Mongoles… non, c’est pas possible, ça. C’est pas possible, c’est comme la bombe atomique, vous comprenez : pour se servir du sabre en acier, et pour re-fabriquer, reproduire des sabres d’acier, il suffit pas de… de… d’une fuite de secret : il faut toute… toute une infrastructure, il faut des forgerons, il faut une métallurgie. Alors, bon. Donc le forgeron, il est fondamentalement double puisque, il a un gîte chez les nomades, un gîte chez les sédentaires. Mais, qu’est-ce qui permet de dire « le forgeron » alors, s’il est double ? La réponse, elle est toute simple : c’est parce que, il est double secondairement, sa spécificité en tant que forgeron – où qu’il soit : chez les nomades ou chez les sédentaires – c’est de faire des trous et habiter un espace troué, et dérouler, inventer, un espace troué. Voilà, oui, est-ce que j’ai répondu à la question ?

Voix féminine : Oui, oui.

Brouhaha [Inaudible]

Deleuze : Euh… euh… Toynbee… c’est… c’est son grand livre sur l’histoire, hein, alors… il y a deux sortes : il y a un livre en dix… il y a une version en dix volumes, elle est encore meilleure, mais pas traduite, hein ! Pas traduite, et il y a : son gros résumé qu’il a lui-même fait, qui est traduit sous le titre L’histoire, chez Gallimard. Qu’est-ce que tu disais ?

Voix masculine : Inaudible

Deleuze : L’architecture des ?

Voix masculine : Inaudible

Deleuze : Oui ? Oui, oui, oui… Oui, oui, oui. Oui, oui, oui, oui. Oui. Oui, oui, oui. Oui. Oui.

Voix masculine : Je ne peux faire que des approximations, mais…

Deleuze : On est tous là, hein… [Rires]

Voix masculine : Il me semble que quelqu’un qui a un rapport avec l’espace [?], les espaces très dissemblables, et [?] à la fois c’est Kafka, quand même ! [?] Le terrier… [ ?]

Deleuze : L’espace troué, c’est Kafka, oui. Oui, oui, oui. Et, là, je suis en train de me demander : est-ce qu’il y a des Tsiganes, chez Kafka ?

Voix masculine : La cantatrice [?] c’est un texte splendide ! [ ?] la cantatrice, c’est une souris. Je vous assure que c’est fantastique.

Deleuze : Ouais, oui. Est-ce qu’il y a des formes d’espace troué, chez Kafka ? Je sais pas…

Voix masculine : moi, je trouve !

Deleuze : Et aussi, il faudrait penser aux peintres, comment les peintres procèdent : est-ce qu’il y a des espaces troués en peinture ? Je crois qu’il y a tout ça, bon. Euh… Enfin pensez-y, voilà, bon. Alors dites, il faudrait quand même… de toute manière aujourd’hui on termine la politique et l’État, où qu’on en soit, on considère que c’est terminé. Alors j’ajoute juste… bon. Je voudrais savoir, au troisième trimestre, ça va être les vacances de Pâques, là, au troisième trimestre… est-ce que vous avez des vœux ?

Voix féminine : Oui.

Deleuze : Sinon je fixe, moi… Oui ? Qu’est-ce que… ?

Étudiante : Moi j’aimerais bien que… si t’avais envie de parler de l’abstraction chez Maldiney ?

Voix masculine : Ah celui-là !

Étudiante : Et puis aussi euh… enfin, je sais pas si c’est vraiment intéressant, mais aussi sur la… la théorie des ensembles flous… en mathématiques.

Deleuze : Ah oui ! Ah ça, ça oui, alors, ça oui.

Deleuze : En effet, là, tu vas dans une direction qu’il est très possible qu’on fasse, que vous me proposiez, dans la mesure où je peux, dans la mesure de mes compétences, que vous me proposiez un certain nombre de thèmes, qui intéressent certains d’entre vous et que moi, je traite, soit un thème en deux séances ou en une séance. Ça, on peut faire ça. Alors… toi, tu dis : oui, euh… une théorie des ensembles dits flous… ça oui, bon, c’est possible, euh… le thème de l’abstraction en peinture et d’après un auteur actuel qui s’appelle Henri Maldiney, euh…

Voix féminine : Moi, j’aimerais surtout ça.

Deleuze : Oui, ça on peut. Il y a d’autres choses ? Parce qu’il faut que j’y pense pendant les Pâques. Hein, Leibniz…

Voix féminine : Non ! Pas Leibniz, pitié !

Deleuze : Si, moi j’aimerais assez faire… presque ça permettrait de mettre au point deux, trois séances qui seraient de… une pure introduction à une lecture possible de Leibniz. Ça fait rien, ceux qui ça intéresse pas, ils viendraient pas !

Voix masculine : Ben, tout est intéressant.

Deleuze : Euh… pour ceux que ça intéresse, alors je dis : oui, voilà. On va faire ça, donc. Je me confie à vous pour le troisième trimestre, et je ferai au début… au début je ferai deux ou trois séances sur Leibniz. Ça, ça me plait. Euh… alors, ceux qui suivraient ces séances, à la rentrée, je leur demande – s’ils peuvent, hein, c’est pas absolument indispensable, mais quand même, ce serait mieux – de, euh… Leibniz, vous savez, c’est un auteur qui écrit des textes à la fois géniaux… mais une multitude de petits textes, petits textes. Il multiplie les petits textes. Euh… une grande partie de l’œuvre de Leibniz, c’est même des lettres. Ou bien alors, des petits opuscules, comme on dit. Or, parmi ces petits opuscules, parmi les plus faciles à trouver, j’en cite trois, il suffirait que vous essayiez de parcourir un des trois : De l’origine radicale des choses – ces petits opuscules, plus ils sont petits, plus il leur donne des titres admirables – : l’un s’appelle De l’origine radicale des choses, un autre s’appelle – ça doit avoir… je sais pas, vingt pages ! –

Voix masculine : C’est pas dans [ ?] qui est sorti en [ ?]

Deleuze : Oh certainement, si. Si, si, oui. Euh… l’autre s’appelle Monadologie, Traité de monadologie

Voix féminine : Mais il est long, celui-là.

Deleuze : Non, il fait… quarante pages…

Étudiante : Ah bon ! Je dois confondre…

Deleuze : Et un autre, c’est les Principes de philosophie. Euh… Princ…, pardon : Principes de métaphysique. Principes de métaphysique. Alors, pas question… je vous dis pas du tout : il faut lire les trois, hein ! Je vous dis rien, je fais appel à votre conscience professionnelle : il vaut mieux en lire un. D’autre part c’est tellement beau… Alors peu importe que vous compreniez pas, hein ! [Rires] Je tiens beaucoup à… Non, non… c’est…. La question, je vous assure, quant aux textes de philosophie, la question, c’est pas du tout : est-ce que vous comprenez ? Parce que, la question, c’est avant tout : qu’est-ce qui vous convient, là-dedans ? Vous pouvez très bien sentir que quelque chose vous convient sans avoir encore compris. Et vous ne comprendrez que si vous avez d’abord saisi quelque chose qui vous convient. Dans cette manière, il a… c’est comme un peintre : il a son style, Leibniz… si le style vous convient, c’est que… c’est que vous avez quelque chose à faire avec. Bien. Alors, les petites feuilles jaunes pour l’UV, vous les prendrez à la fin, et puis vous me les donnerez à… après… à partir de la rentrée, pour ceux qui veulent suivre. Donc je termine très rapidement, parce que, y en a marre, tout ça, y en a marre… je regrette… euh… toute cette histoire sur politique et État. Ah oui ! On m’avait demandé de faire quelque chose sur L’idiot !

Voix masculine : Oh oui !

Deleuze : Sur le thème de l’idiot, qui en effet est un thème très, très important dans…

Voix masculine : L’idiot en général !

Deleuze : Oui, oui, oui.

Étudiante : Non, pas du tout.

Deleuze : Qu’est-ce que c’est qu’un idiot ? Oui.

Voix masculine : C’est magnifique, ça.

Deleuze : Et pourquoi que les Russes ont pris ça, ont donné à… au personnage de l’idiot cette dimension, alors qu’il vient du christianisme, ce personnage ?

Voix masculine : Inaudible

Deleuze : Il a fait ça ? Ah non, alors, ah non, ah non. Ah ben, je savais pas, ça. Ah ben, dommage, un sujet… Ben si y en a déjà qui sont restés tout un semestre sur L’idiot, euh… je veux dire, les sujets sont si nombreux au monde : c’est pas la peine de se les prendre… Non, c’est pas que je dirais la même chose, mais c’est que, c’est que… enfin… non ? Ah bon.

Voix masculine : [Inaudible]

Deleuze : Et toi, tu as suivi ? [Rires] Eh ben, eh ben, tu dirais ! Tu dirais ! On ferait un mélange ! Hein ? L’idiot…. Enfin on verra. Voilà. Euh… je signale donc pour enchainer sur cette histoire « politique et État », au point où nous en sommes, que euh… il y a matière à… dans le numéro d’hier de Libération, il y a un texte très intéressant, enfin pour nous, au point où on en était, qui est précisément, quand je parlais du développement des formes de travail intérimaires, de sous-traitance, de travail précaire, dans les pays du centre, il y a un long texte que je trouve très bon… euh… sur l’organisation de travail de sous-traitance et du travail intérimaire dans les entreprises Dassault, hein, alors je crois que… ça correspond, ça va si bien avec ce que on essayait d’analyser, que… ceux qui ont… l’ont lu, relisez-le ou… et en effet c’est assez curieux, parce que… non, j’ai pas le temps de revenir là-dessus.

Voix masculine : Mais [?] Hegel, il a fait une philosophie du droit, une philosophie de l’histoire, mais il a pas fait de philosophie politique, il y a pas pas de politique chez Hegel ! De politique…  politique… est-ce que vous voudrez, est-ce que vous avez vu le terme « politique » chez Hegel, une fois ?

Deleuze : Est-ce que j’ai vu le terme « politique » chez Hegel ?

Voix masculine : Est-ce que vous voyez le [?] juridique, vous voyez l’histoire, vous voyez pas le problème ? La position politique ?

Deleuze : Non, en effet, c’est pas une notion hégélienne, non…

Voix masculine : Inaudible.

Deleuze : … peut-être pas, je sais pas. Y a pas un hégélien, ici ?

Voix féminine : Qui c’est qui…

Deleuze : Ben alors ? Alors vous vous rappelez que dans cette histoire « politique / État », euh… on cherchait juste à indiquer comme des rubriques, hein, pour en finir. Et euh… on avait vu une première rubrique « adjonction/soustraction d’axiomes », une seconde rubrique « la saturation d’une axiomatique », ou, plus précisément, la nature très particulière, la nature paradoxale de la limite, lorsque la limite est une limite immanente, c’est-à-dire une limite non pas rencontrée du dehors mais produite par le système. Euh… troisième rubrique, on a vu : « la question des modèles de réalisation dans une axiomatique », à savoir les modèles de réalisation, dans une axiomatique mondiale du capital, étant les États eux-mêmes ; d’où la question dans cette troisième rubrique : en quel sens peut-on dire que ces États, que les formes diverses d’État, sont isomorphes ou non par rapport à l’axiomatique, avec dès lors toutes sortes de bipolarité : bipolarité entre les États du centre, seconde bipolarité entre États capitalistes et États socialistes-bureaucratiques, troisième bipolarité entre États du centre/États de la périphérie. Bon, on en était là. Je dis très vite : quatrième rubrique. Cette fois-ci, ce serait, par rapport à une axiomatique, la question de la puissance. Et d’où vient cette question de la puissance ? Ben… elle est très différente des autres – c’est pour ça que c’est des rubriques, mais encore une fois : il faut en ajouter, on peut en ajouter, on peut en mélanger… – je dis : c’est une rubrique différente parce que, ce que je voudrais grouper sous le titre « la rubrique de la puissance », c’est finalement le rapport de cette axiomatique du capital avec une machine de guerre actuelle. Et pourquoi est-ce cela, la question de la puissance ? C’est parce que, au niveau de toute axiomatique, ou nous dit bien que l’axiomatique est en rapport avec une certaine puissance qui la dépasse, comme si elle dégageait elle-même… comme si une axiomatique avait fondamentalement affaire à une puissance qui la dépasse pourtant. Pourquoi est-ce qu’une axiomatique aurait affaire fondamentalement à une puissance qui se dégagerait d’elle et qui pourtant la dépasserait ? La réponse théorique, la réponse abstraite, est relativement simple : c’est que toute axiomatique a nécessairement des modèles de réalisation dans ce qu’on appelle des ensembles dénombrables, que ces ensembles soient finis ou infinis, c’est-à-dire des ensembles dont les éléments sont dénombrables. Or il y a des puissances qui renvoient à des ensembles… non-dénombrables, exemple – l’exemple le plus simple – par exemple, en mathématiques, c’est la puissance du continu. Je dirais par exemple que la série des nombres entiers, c’est un ensemble infini. Ou la série des nombres entiers pairs, c’est un ensemble infini aussi, mais : c’est des ensembles infinis dénombrables, tellement dénombrables que vous pouvez même dire que la série des nombres entiers est le double de la série des nombres entiers pairs. La puissance du continu, à savoir celle qui renvoie à l’ensemble des points sur une ligne, elle, elle est pas dénombrable. Bon, supposons comme… – ça fait l’objet de théorèmes dans l’axiomatique en mathématiques – supposons donc que une certaine puissance du continu échappe au traitement axiomatique, et que pourtant, d’une certaine manière, la confrontation de l’axiomatique avec cette puissance, soit comme inévitable, fondée dans l’axiomatique elle-même : c’est ça que j’appelle le thème de la puissance. Or… je dis une chose très simple : c’est ça un peu, si vous voulez, le rapport du capitalisme avec sa propre machine de guerre. Il me semble, dans les conditions actuelles, pas de tout temps, tout se passe comme si la machine de guerre moderne – enfin, tout ça, c’est des hypothèses, enfin c’est pas tellement [ ?vrai ?]… Ça me parait… plus on va, plus il est temps d’arrêter –, euh… tout se passe comme si, la machine de guerre moderne, c’est-à-dire, mettons, depuis la Deuxième Guerre Mondiale, depuis la Seconde Guerre Mondiale, mais il y avait des principes avant, il y avait des prémices avant… tout se passe comme si elle s’était d’une certaine manière autonomisée, mais d’une manière très spéciale, c’est-à-dire comme si elle témoignait d’une puissance de l’axiomatique qui pourtant débordait l’axiomatique elle-même. Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous vous rappelez toujours ces concepts de Clausewitz auxquels j’essaie de faire appel parce qu’ils me paraissent très, très éclaircissants pour comprendre quoi que ce soit au problème de la guerre. C’est que, tout comme le capital – puisque ça on l’a vu la dernière fois –, tout comme le capital, et c’est sans doute ça le lien le plus profond de la guerre avec le capital, tout comme le capital, la guerre a un but et un objectif, et que les deux ne sont pas la même chose, et que le but de la guerre, c’est le but politique poursuivi par l’État ou les États qui font la guerre, tandis que l’objectif, c’est l’objectif immanent de la guerre, ce que Clausewitz définit comme : renverser ou anéantir l’adversaire. Je dis que, pendant longtemps… on pourrait presque définir les guerres précapitalistes comme ceci : en disant que, dans les guerres précapitalistes, le but et l’objectif  reçoivent une espèce de… d’accord, une mise en accord variable et assez bien déterminée, à savoir : la guerre poursuit son… – la guerre en tant que guerre – poursuit son objectif : renverser l’adversaire sous la condition d’un but, à savoir : on renverse l’adversaire pour obtenir telle ou telle chose, par exemple pour conquérir une province, pour gagner un marché économique – il y a déjà des guerres commerciales –, etc., etc. Et renverser l’adversaire, ça peut vouloir dire toutes sortes de choses, ça dépend à quoi on identifie l’adversaire d’après le but : tantôt renverser l’adversaire, ce sera détruire l’armée ennemie, tantôt renverser l’adversaire, ce sera…         

 

II                

 … elle fonctionne comme ça. Le premier signe de… A ce moment-là, la machine de guerre est bien prise dans l’appareil d’État : en effet, l’objectif qui renvoie à la machine de guerre est subordonné au but politique qui renvoie au but politique de l’État qui fait la guerre. Qu’est-ce qui s’est passé lorsque la guerre a tendu à devenir totale ? Je crois que l’on peut assigner, en effet, une tendance à la guerre totale dès le moment où le capitalisme s’empare de la machine de guerre et lui donne un développement, un développement matériel, un développement matériel fondamental, puisque c’est même par là que les nomades – qui jusque-là étaient la machine de guerre autonome –, c’est par là que les nomades vont être dépossédés et périr. Eh ben ce qui se passe, c’est que, lorsque la guerre tend à devenir totale, en même temps l’objectif et le but, il me semble, tendent à entrer dans une espèce de rapport de contradiction. Il y a une tension entre l’objectif et le but. Pourquoi ? Ça se voit déjà avec Napoléon : les grands éléments de… la grande première mise en place d’une guerre totale, c’est évidemment les guerres napoléoniennes, tout le monde le dit, c’est… c’est une banalité. Ça ne s’arrangera pas : la seconde grande étape d’une guerre totale, c’est la guerre de 14-18. La troisième grande étape de la guerre totale, c’est le fascisme. Et qu’est-ce qu’y a de… qu’est-ce qu’y a de… de commun, à ces trois étapes ? C’est finalement, je crois, la déclaration d’une espèce de tension, de contradiction entre le but politique et l’objectif… et l’objectif guerrier. Pourquoi ? Parce que, à mesure que la guerre devient totale, l’objectif – à savoir, suivant le terme de Clausewitz : renversement de l’adversaire – ne connait plus de limites. L’adversaire ne peut plus être identifié à la forteresse à prendre, à l’armée ennemie à vaincre : c’est le peuple entier et l’habitat entier. C’est le peuple ennemi entier, en même temps que du côté du pays qui... de l’autre pays qui mène la guerre, qui fait la guerre, c’est le peuple entier qui est convié. Donc, l’objectif – renverser l’adversaire – devient tel que l’adversaire ne peut plus être identifié, assimilé à quelque chose de déterminé, mais devient la totalité du peuple ennemi, la totalité de l’habitat ennemi. À ce moment-là, autant dire : l’objectif devient illimité, et c’est ça la guerre totale. Vous voyez, c’est pour ça que les contre-sens que l’on fait parfois sur Clausewitz reposent sur un point très précis : lorsque Clausewitz définissait l’objectif de la guerre par : anéantissement de l’adversaire, euh… certains, trop hâtivement, disent : ah ben Clausewitz, c’est le créateur du concept de guerre totale. Pas du tout : anéantir le… l’adversaire, c’est ce que Clausewitz appelle non pas « guerre totale », mais « guerre absolue », et guerre absolue clausewitzienne, ça n’a rien à voir avec la guerre totale, puisque la guerre absolue clausewitzienne – à savoir l’objectif : renverser ou anéantir l’adversaire – reçoit une figure variable d’après ce à quoi l’adversaire est identifié ; renverser l’adversaire, ça peut être encore une fois : prendre une forteresse, et puis c’est tout. Mais la guerre devient totale, lorsque le renversement ou l’anéantissement porte sur la totalité du peuple ennemi et la totalité de l’habitat. A ce moment-là, l’objectif devient illimité ; pourquoi ? C’est sans fin. Et je rappelle les textes qui me paraissent les meilleurs, euh… d’analyse de…ce… du fascisme – mais d’une certaine manière, c’était déjà évident pour Napoléon – lorsque par exemple, euh… Hannah Arendt ne cesse pas de dire ça dans son livre sur le totalitarisme, euh… – alors, peu importe que, pour elle, elle identifie totalitarisme et fascisme –, mais ce qu’elle dit, à mon avis, ne vaut que pour le fascisme, et pas du tout pour le totalitarisme. C’est évident que le fascisme, on ne peut le définir que comme ça : pas par un appareil d’État – l’appareil d’État, ça, elle le montre très bien, dans l’analyse des institutions fascistes : c’est une espèce de façade, c’est une espèce de façade, c’est un bureau derrière lequel il y a toujours un autre bureau –, euh… ce qui définit fondamentalement le fascisme, c’est le déclenchement d’un mouvement, qui n’a pas d’autre fin que le mouvement, c’est-à-dire l’objectif illimité. Un mouvement qui n’a pas d’autre fin que le mouvement, donc, qui n’a pas d’autre fin que sa propre accélération, c’est précisément le mouvement de la destruction absolue. Alors ça, c’est très, très important… dans le livre de… Hannah Arendt.

Voix féminine : Inaudible

Deleuze : Euh… ça a été traduit en français sous le titre, je crois Le totalitarisme, au Seuil. Et, ça recoupe tout à fait les analyses de Virilio sur l’État fasciste. Euh… ça recoupe aussi des textes des… des lieutenants de Hitler, ou de Hitler lui-même, quand ils invoquent un mouvement sans destination ni but. Le mouvement sans destination ni but, c’est le mouvement de la destruction pure, c’est-à-dire, c’est le mouvement de la guerre totale. Alors je dis juste : à ce moment-là, vous comprenez, il y a comme une espèce d’autonomisation de la machine de guerre par rapport à l’appareil d’État, et c’est vrai que le fascisme, c’est pas un appareil d’État. Bien plus, je dirai, pour compliquer les choses, mais ça va trop de soi : il suffit pas que des militaires prennent le pouvoir quelque part pour que une machine de guerre s’autonomise. Dans les régimes totalitaires, à proprement parler, c’est souvent les militaires qui ont le pouvoir : c’est pas du tout un régime « machine de guerre » ! Pas du tout, au contraire : c’est un régime totalitaire au sens où Alain dit : l’État minimum. Mais l’État fasciste, c’est tout à fait autre chose ! L’État fasciste, c’est – et justement, c’est pas par hasard, que les fascistes étaient pas des militaires –. Un État-major, quand il prend le pouvoir, il peut faire un régime totalitaire ; un régime fasciste, beaucoup moins sûr. Un régime fasciste, c’est… c’est… c’est tellement une… une idée de tordus… c’est même pas les militaires, ça. L’État-major allemand, il a été… finalement, il a été… il aurait bien voulu le pouvoir, mais justement, Hitler l’a devancé. Alors il y a pu avoir tous les arrangements qu’on voulait, on ne peut pas dire que le fascisme soit une émanation de l’État-major allemand. C’est l’émanation de… de quelque chose de tout à fait, tout à fait autre. Or, c’est là que on voit une machine de guerre qui s’autonomise par rapport à l’État ; d’où l’idée très bonne de Virilio, encore une fois : l’État fasciste, c’est un État suicidaire. Bien sûr, il s’agit de tuer les autres, mais on considérera sa propre mort – et c’est ça le thème vraiment fasciste de vivre la mort –, on considérera sa propre mort comme le couronnement de la mort des autres. Ça, vous le trouvez, ça, en effet, c’est, c’est… vous le trouvez dans tous les fascismes. Le totalitarisme, c’est pas ça du tout, hein, c’est beaucoup plus… comment dirais-je, c’est beaucoup plus « petit-bourgeois », le totalitarisme, c’est beaucoup plus conservateur ! Enfin, peu importe, on a déjà vu tout ça. Je dis : ça, tout ça, c’est un peu pour répondre à une question qui, d’une certaine manière, avec le recul des années, euh… nous parait des moins en moins évidente : pourquoi diable les États-Unis ont-ils préféré s’allier à la Russie de Staline, à l’URSS stalinienne, plutôt que de s’entendre avec Hitler ? On se dit : après tout… bon, une fois que c’est fait, on se dit : bon… c’est pas tellement évident, au début, ça a pas été tellement évident, même au niveau des alliés, au niveau de l’Angleterre et de la France, hein ! Tout le monde sait à quel point il y avait un schéma politique intéressant, à savoir : on lâchait… on lâchait les… l’Allemagne fasciste se… sur la Russie ! C’était intéressant, ça… bon, ça aurait pu se faire ! A la question « pourquoi finalement, ce qui l’a emporté, ça a été la tendance à une alliance avec le régime stalinien plutôt qu’avec le régime hitlérien ? », je crois que la réponse est relativement simple : c’est que, euh… les alliés ont dû avoir, je suppose, l’impression assez vite que, dans le régime fasciste, il y avait autonomisation d’une machine de guerre qui finalement était, à la limite incontrôlable par le capital – je suppose, hein, c’est une hypothèse, comme ça, euh… une hypothèse très abstraite, une hypothèse peut-être idiote, bon –, et que finalement le régime stalinien ou le régime socialiste bureaucratique était capable de donner au capital une sécurité et des garanties beaucoup plus intenses. Si vous voulez, euh… – c’est affreux de… à dire, il me semble, mais… – ce qui est affreux à dire, c’est que dans les mouvements fascistes, il y a un caractère de masse dont les pays capitalistes, ils devaient se méfier beaucoup. Une espèce de mouvement de masses, de mouvement d’appel à une espèce de… de… « on vous aura, on tuera le monde, et puis on se tuera après ». Il y a quelque chose, il y a une espèce de machine, là, de mouvement… de mouvement pour le mouvement. Et, un des coins les plus forts dans le livre de Hannah Arendt, c’est lorsqu’elle montre que, plus les nazis voyaient qu’ils allaient perdre la guerre – ils le sentent très vite, hein –, bien loin que ce soit pour eux un motif d’arrêter, ou de modérer le mouvement, c’est un motif de le précipiter. Ils ne peuvent durer, ils ne peuvent repousser l’issue, à savoir la perte de la guerre, qu’en accélérant la guerre : ils peuvent pas faire autrement. Si cette hypothèse est juste, moi, je crois que… c’est ça, la raison la plus profonde pour laquelle les alliés ont fait l’alliance avec le régime stalinien et pas avec le régime… parce que, à d’autres égards, ça leur aurait beaucoup plus plu, de faire l’alliance avec le régime… avec le régime nazi. Donc, voilà cette situation très, très curieuse, hein, où l’objectif de la guerre, quand la guerre devient totale, l’objectif de la guerre devient illimité, et entre à ce moment-là en conflit avec les buts politiques qu’un appareil d’État jusque-là poursuivait à travers la guerre. Comment lever ce gouffre ? Ben, en effet, c’est ce qu’on disait et c’est, c’est ce que Virilio, il me semble encore une fois, analyse si bien quant à la machine de guerre actuelle. Là où les fascistes aussi, euh… n’étaient que des… précurseurs, là où les nazis n’étaient que des précurseurs, c’est que, ils avaient constitué comme une espèce d’autonomie de la machine de guerre, avec tout un régime d’économie subordonné à cette machine de guerre, subordonné à l’armement, etc. : ils avaient fait tout ça ; mais ils avaient encore besoin que cette machine de guerre s’effectue dans des guerres. En d’autres termes, ils gardaient quelque chose de la vielle formule, à savoir : la guerre sera la matérialisation de la machine de guerre. Alors ce que je dis est très sommaire, à force d’essayer de tailler des notions, des concepts : je veux pas dire que, aujourd’hui, ce ne soit pas comme ça. La machine de guerre, aujourd’hui, eh ben, c’est évident : elle poursuit aussi des guerres. Elle a aussi besoin… c’est évident, on le voit tout le temps. Et je dis que quand même il y a quelque chose qui a changé : elle en a pas besoin de la même manière. Je dirais : on tend vers la situation suivante – pour être prudent, hein – on tend vers la situation suivante où, la machine de guerre moderne n’a même plus besoin de se matérialiser, ou n’aurait même plus besoin à la limite, de se matérialiser dans des guerres réelles, car ce serait elle-même, la machine de guerre, qui serait guerre matérialisée. En d’autres termes : la machine de guerre n’a même plus besoin d’avoir pour objet des guerres, puisqu’elle découvre son objet dans une paix de la terreur. Elle a conquis son objet le plus ultime, adéquate à son caractère total, à savoir : la paix. Ce qui implique quoi ? Évidemment, ce qui implique toutes les visions catastrophiques, apocalyptiques d’aujourd’hui. Alors, ne me faites pas dire qu’il n’y a plus de guerre : bien sûr, il y a encore des guerres, mais ces guerres sont devenues des parties de la paix elle-même ! Et qu’est-ce qui a voulu dire le concept de « Guerre Froide », sinon ça ? Le concept de « Guerre Froide » a signifié, il me semble, explicitement, l’état d’une machine de guerre qui, pour des raisons quelconques, ne tendait plus à se matérialiser – sauf par accident toujours possible [?disait-on?] – ne tendait plus à se matérialiser dans une guerre, dans une guerre réelle, mais était en elle-même et par elle-même une guerre matérialisée, ce qui faisait dire déjà à beaucoup d’auteurs américains depuis longtemps : mais, la Troisième Guerre Mondiale, nous y sommes, elle a déjà commencé. D’où : toutes les remarques de Virilio à cet égard me paraissent justes, lorsque Virilio assigne et donne les caractères suivants : cette nouvelle machine de guerre, que j’appelle la puissance, donc – vous voyez son rapport avec le capitalisme : à la fois comment le capitalisme ne la contrôle pas, et comment en même temps, le capitalisme est en rapport fondamental avec elle, en rapport de confrontation fondamental avec elle –, ben, les caractères signalés par Virilio, encore une fois, c’est : cette machine de guerre-là prend pour objet la paix, et non plus la guerre. Dès lors, c’est tout le thème de l’ennemi – deuxième trait – c’est tout le thème de l’ennemi qui change. L’ennemi devient l’ennemi quelconque – et là, c’est vraiment une notion axiomatique : celle de l’ennemi quelconque. Cette machine de guerre acquiert un pouvoir de capitaliser, comment dire, un savoir, et pas seulement un savoir : une puissance scientifique et technologique pratiquement illimitée, d’où la tendance à ce que les distinctions mêmes entre la guerre et la paix s’atténuent, tendent à disparaitre. D’où enfin, le phénomène général de la militarisation des fonctions civiles, notamment par assignation de l’objet quelconque qui est n’importe qui, n’importe quoi. Ça peut être aussi bien des sauterelles sur un écran de radar, que… que trois Indiens à la file, que… que… une fusée, que… tout ça. Là, il y a un curieux truc de troglodytes, alors je me dis : dans les métiers modernes, oui, hein ! Sous-marins atomiques… qu’est-ce que c’est que ces types qui vivent, là ? Euh… qui vivent dans… qui ont comme gîte le sous-marin, hein… et qu’est-ce que… quels yeux ils ont, hein ? Hein, ou ils regardent les radars, ou ils voient les choses comme des espèces de nuées à interpréter, bon. C’est-il des… c’est-il des.. des crabes ? Ou c’est-il des ennemis qui arrivent ? Bon, à la limite c’est l’ennemi quelconque… bien, voilà. Vous voyez, voilà, tout ce que… j’essayerai de grouper sous cette… cinquième rubrique, et en effet : en quoi cette machine de guerre, c’est l’équivalent d’une sorte de puissance du continu ? C’est que, au niveau de cette machine de guerre – et là je pense à… encore une fois, à des textes de Paul Virilio qui explique ça, qui développe ça très, très bien – c’est que : tous les points de l’espace, si distants qu’ils soient, sont mis en contact. « Sont mis en contact » c’est-à-dire, tous les points de l’espace existent en voisinage topologique : si distants soient-ils physiquement et géométriquement, ils sont en voisinage topologique. C’est ce qu’on appelle l’âge de la guerre nucléaire. Or c’est évident que, si la guerre nucléaire nous est présentée comme une espèce de limite de… de… d’apocalypse, etc., c’est presque au sens… Il faudrait confronter, si vous voulez, ma rubrique 4, là, « puissance », et la rubrique 2, « saturation » puisque, là, l’apocalypse de la guerre nucléaire, c’est exactement la limite, ça correspond tout à fait à la limite de notre autre registre, du registre 2, concernant la saturation. C’est une limite immanente : si elle prend l’aspect apocalyptique, c’est parce que, d’une autre manière, en-deçà de la limite, elle s’exerce comme telle, déjà ! Elle s’exerce entièrement comme telle : elle cesse pas de repousser sa limite, mais en même temps, c’est elle qui trace la nouvelle carte du monde, qui, en effet, est une carte qui n’est plus du tout une carte géographique, mais une carte topologique, avec mise en contact des points les plus éloignés. Bon, voilà. Alors… ça marche, ça marche très bien… ouf, quelle heure il est ? Hein, je vais peut-être être forcé d’arrêter avant…

Voix masculine : Moins le quart.

Deleuze : Quoi ?

Plusieurs voix: Midi moins le quart.

Deleuze : Euh… Midi moins… midi moins ?

Plusieurs voix: Midi moins le quart.

Deleuze : Ah non ! Alors… bon, bon. Alors, à ce point, il semble que tout aille pour le pire. On se dit : on a beau regarder, euh… nos registres, si vous êtes… nos articles. Article 1 : ben, c’est pas fameux, si on a le choix entre totalitarisme et social-démocratie, c’est pas la joie. Article 2, la saturation, cette espèce de limite sournoise, là, qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche, et qui est sécrétée par le système… euh… c’est… c’est pas gai, c’est pas… L’isomorphie comme modèles de réalisation d’une même axiomatique… c’est désespérant, tout ça ! La puissance, la puissance d’une machine de guerre de ce type, qui a même plus besoin de guerre, parce qu’elle est, elle est elle-même guerre matérielle, guerre matérialisée ! C’est… c’est encore plus triste, hein ! Donc, c’est pour ça que j’avais prévu la possibilité qu’on aille se coucher, là… [rires] parce que si… si l’heure avait été ! Mais maintenant, il reste… évidemment c’est beaucoup plus dur : les articles susceptibles de nous apporter l’espoir, heu !…. Eh ben, vous voyez, ça c’est… j’ai presque l’impression, là, j’ose pas vous dire, parce que c’est à vous de… fabriquer vos espoirs ! Alors, j’essaie juste de… de dire… bon, ben voilà, je le dis : vous comprenez, encore une fois, tout ce qu’on a essayé de faire, là, ça avait, euh… une règle très, très modeste : c’est pas parce que on… on essaie… euh… je crois pas, en tout cas, moi, je suis pas doué pour… c’est pas parce qu’on essaie de penser mondialement que on est plus prétentieux que… que local. C’est évident que les problèmes politiques, aujourd’hui, ben, ils sont mondiaux, hein : c’est pas plus dur de penser mondialement qu’au niveau de son village, parce que, encore une fois, euh… c’est… c’est un des points – là il faut rendre hommage à Régis Debray sur ce point, parce que je crois que, il est un des seuls à le rappeler avec obstination – : ça veut vraiment rien dire de… de parler de l’Europe aujourd’hui, si on ne tient pas compte, ben, de… des économies sujettes, de tout ce que les régimes européens supposent comme asservissement du tiers-monde, asservissement, etc., et… et tous les problèmes que… quels qu’ils soient, des problèmes d’école en France, ben, renvoient à des déterminations mondiales, euh… c’est trop évident, ça. Donc penser mondialement, c’est même pas un effort particulier, hein. Alors, je dis : moi, je propose un cinquième article, comme ça. Cinquième article – toujours dans mon souci d’insister sur ce parallélisme axiomatique, ou cette coprésence « axiomatique/capitalisme » –, je dirais… ben, chacun sait, vous vous rappelez, on l’avait vu quand on s’était intéressé à ce que c’est qu’une axiomatique en science, justement pour pouvoir arriver à ce tableau, euh… j’avais insisté là-dessus, c’est que : une axiomatique ne se confronte pas seulement à une puissance supérieure, du type « puissance du continu » – ça, on vient de le voir –, mais elle se confronte aussi à des types de propositions très particulières que les axiomaticiens ont appelé – contraints et forcés – des « propositions indécidables ». Alors c’est ça : c’est le premier… la première petite chose d’espoir, pour moi, c’est que l’axiomatique capitaliste, ou le capitalisme comme axiomatique, ne cesse pas d’engendrer des propositions indécidables. Et des propositions indécidables, on va voir ce que c’est : c’est pas du tout des propositions devant lesquelles on reste, comme ça, en se disant : ah bon, qu’est-ce qu’on va faire ? C’est des propositions qui sont l’objet direct de toutes les entreprises – je ne dis pas le triomphe certain –, mais qui sont l’objet direct de toutes les entreprises et de toutes les positions révolutionnaires. En effet, qu’est-ce que c’est, alors, dans… ce misérable parallèle, qu’est-ce que c’est, dans une axiomatique, une proposition indécidable ? Supposez que, dans une axiomatique quelconque, vous vous heurtiez – pour des raisons… peu importe, j’ai essayé de les dire très brièvement, je ne reviens pas là-dessus –, vous vous heurtiez à des propositions dont vous ne pouvez pas démontrer qu’elles soient vraies ni fausses. Des propositions qui concernent ce domaine, et vous ne pouvez pas démontrer qu’elles sont vraies ni fausses ; elles appartiennent au domaine de l’indémonstrabilité : très embêtant car ces propositions ne sont pas des axiomes, et ce ne sont pas non plus des théorèmes, puisque un théorème, c’est fondamentalement une proposition dont vous démontrez qu’il est vrai ou qu’il est faux en raison des axiomes de l’axiomatique correspondante, et en fonction des axiomes là. Là, en fonction des axiomes de l’axiomatique correspondante, vous ne pouvez pas : la proposition est indécidable. Or être vrai ou faux, ça semble une exigence de tout savoir ou toute compréhension bien connue sous le nom de : tiers in… euh… exclu, à savoir : une proposition est vraie on non-vraie. Ou : entre le vrai, et le non-vrai, il n’y a pas de tiers. Une proposition indécidable, je dirais qu’elle fait l’objet d’un tiers inclus, si bien que ma… cinquième rubrique, je peux l’intituler, ou mon cinquième article, je peux l’intituler, là, par rapport à l’axiomatique du capital : « le tiers inclus, ou les propositions indécidables. » Bien, qu’est-ce que ce serait ? Et je dis que, encore une fois, les propositions indécidables, elles ne sont que très relativement indécidables, puisqu’elles font l’objet, ou elles constituent la matière de toute entreprise, donc, de toute décision révolutionnaire. C’est précisément le fait qu’elles soient indécidables par rapport à l’axiomatique, qui les fait appartenir à un tout autre système que l’axiomatique, et être justiciables de tout autre procédé que ceux de l’axiomatique du capital. Alors, l’axiomatique du capital, il pourra toujours essayer de le traiter, je veux dire : il pourra toujours essayer de constituer les axiomes qui renvoient à ces propositions, oui. Ou bien, une autre manière dont il pourrait les traiter – et ça expliquerait, peut-être, cette histoire un peu obscure de la puissance qu’on vient de voir tout à l’heure – c’est l’extermination : leur appliquer la puissance de destruction qui fait que leur objet n’existerait plus. Mais voilà que, pour des raisons ou pour de… d’autres, les deux procédés par lesquels l’axiomatique pourrait récupérer ces propositions indécidables ou tiers inclus, ne marchent pas. Pourquoi ça ne marche pas ? Parce que, on a beau ajouter des axiomes : il y a un certain type de proposition où les axiomes ne [ ?mordent?] pas dessus. C’est comme ça. On va voir : j’ai pas encore essayé de dire, ce que c’était, ces propositions. Ou bien alors, l’autre cas… l’autre cas… l’autre cas : on pourrait leur appliquer la puissance de destruction à l’état pur, c’est-à-dire la machine de guerre, pan ! Tout ça… comme ça on en parle plus. Eh ben non. Non, non. Non, pourquoi ? Parce que, même le phénomène fondamental de l’axiomatique moderne, à savoir l’existence des camps, ça a jamais apporté de solution définitive du point de vue de l’axiomatique. Je veux dire : les camps multiplient les gens [?] enfermés plutôt qu’ils ne les suppriment. De même que la faim organisée, la famine organisée, multiplie les affamés plus que ça ne tue les gens, ça fait les deux : ça tue les gens et en même temps ça les multiplie étonnamment. Les camps, ça me parait une… une évidence, loin que ça apporte ce qu’on appelait « une solution radicale » à tel ou tel problème, à savoir : plus de juifs, plus d’homosexuels, etc., bizarrement, ça fait essaimer les victimes.

Voix masculine : Et si le monde entier devenait un unique camp ?

Deleuze : Si le monde entier devient un unique camp ? C’est… c’est la réponse de la puissance, oui ; qu’est-ce qui se passe ? Oui. Est-ce que c’est possible ? Oui, c’est possible, oui. Euh… je me dis : qu’est-ce qui fait penser que ça serait une fausse conception qu’il faudrait… si tu veux, pour pouvoir dire : eh ben, c’est tout simple, après tout… ils auraient qu’à faire du monde entier un unique camp, ça ne serait possible que si l’on ne tenait pas compte de cette nature très particulière de la limite. Le monde entier comme seul et unique camp, ce serait bien la limite. En effet, à ce moment-là, il y aurait plus tellement de problèmes, hein. Mais : il se trouve que tout le mécanisme de la limite, du point de vue de cette axiomatique du capital qu’on vient de voir, c’est une limite qui ne cesse pas d’être produite pour être en même temps perpétuellement repoussée. C’est en vertu, moi, il me semble – là, je répondrais à cette question que… dont je comprends bien le sens : c’est une question presque toute logique – euh… je répondrais : oui, ça ne serait possible que si la limite n’avait pas la nature qu’on a essayé de voir tout à l’heure, et que Marx déjà annonçait comme la limite du capital. Mais enfin, on ne peut rien exclure, hein ! À ce moment-là y aurait plus d’espoir, à ce moment-là, on arrêterait… euh… voilà.

Voix féminine : [ ?] le camp du centre et le camp de la périphérie ? [ ?] différent.

Deleuze : Il y en aurait encore deux ! Pas sûr, parce qu’ils pourraient dire : il y a bien de chances pour que… dans un certain lapse de temps la situation du centre et la situation de la périphérie, euh… se relativisent de plus en plus. Il s’agit [ ?], c’est ma seule différence – j’ai tout appris, moi, de… quant aux… quant à ces problèmes de Samir Amin – mais ma seule différence, ce qui ne me convainc pas dans la thèse de Samir Amin, c’est que : l’actuelle, les actuelles différences de la situation, euh… « tiers-monde », et de la situation « centre », euh… dans la grande opposition « centre/périphérie » telle qu’il en brosse le tableau politique et économique, moi, elle me… elle me semble… s’estomper de plus en plus, ou être appelée à s’estomper. Ça, on va se retrouver dans un système « périphérie/centre » d’une toute autre nature… chez Samir Amin, je veux dire, la distinction « centre/périphérie » joue encore dans des conditions étroitement géographiques. Euh… je crois qu’elle est appelée – c’est peut-être vrai, encore – mais qu’elle est appelée à perdre cette détermination géographique localisée. Alors ce que je veux dire, c’est, si… donc on suppose… ce… euh… bon… Je veux dire : arrivons-en à la question quand même importante, alors : qu’est-ce que c’est, ces propositions indécidables ; ou plutôt sur quoi portent-elles ? Ben, vous vous rappelez – là je peux aller vite parce que c’est juste des espoirs, donc on ne parle pas des espoirs –, euh… vous vous rappelez que… à propos des empires archaïques, on avait essayé de dégager une espèce de loi. On disait : l’empire archaïque, c’est un ap… c’est un appareil de surcodage, il surcode les flux. Bon. Et… bizarrement (et là on m’avait fait des reproches d’ailleurs très justifiés, mais ça fait rien… euh…) on avait essayé de dégager un mouvement, un vecteur, et on disait – ce qu’on peut comprendre, vaguement, comme ça, je vais pas ré-analyser ces points – euh… on était arrivé à dire : oui, mais attention, lorsqu’un appareil de surcodage (c’est à-dire qui s’installe au-dessus des codes, au-dessus des codes territoriaux), lorsqu’un appareil de surcodage s’installe, sous forme d’un appareil d’État impérial… [il aspire] Ô, ça sent la drogue, hein ! [Rires]

Voix féminine : ça sent le brûlé

Deleuze : Euh… euh… là j’ai eu une bouffée, hein ! [Rires] J’ai eu une bouffée ! Oui, euh… euh… oui, oui, oui. Eh ben… mais qu’est-ce que… ? Oui : quand un appareil de surcodage s’installe, hein, eh bien, autant…, sans doute il surcode les flux, c’est-à-dire, aux codes territoriaux, il ajoute un autre code qui est le code… le surcode impérial ; et on disait : mais par-là même, il va susciter quelque chose d’absolument nouveau, à savoir comme une sorte de fluxion des flux décodés. Il ne surcode pas les flux codés sans faire couler aussi des flux décodés qu’il suscite lui-même. Et on avait essayé de… l’analyser au niveau précis de… comment se forme la propriété privée dans l’empire archaïque. Si vous vous rappelez ça, je veux dire : c’est pas le même vecteur, et pourtant, il lui ressemble beaucoup, celui que je voudrais proposer maintenant. En effet, il ne s’agit plus des empires archaïques, il s’agit de : l’axiomatique du capital. Et je dis tout ça, tout juste, tout simplement je dis : eh ben, il y aurait presque un vecteur équivalent, à savoir : vous vous rappelez que l’axiomatique du capital, on l’avait définie comme une conjugaison généralisée des flux décodées ; ça, c’est très important, notamment de deux grands flux décodés de base, à la base du capitalisme, à savoir : le flux de travail, et le flux de richesse. Deux flux distincts. C’était la conjugaison. Ils se décodaient sous forme de la richesse abstraite, et du travail… et du travail indépendant. Le capital, c’était la conjugaison de ces flux décodés en tant que décodés. Bien. Ben, je dirais maintenant : si l’axiomatique est une conjugaison générale de flux décodés, l’axiomatique n’opère pas cette conjugaison sans faire couler en même temps, et sans susciter, et sans, à la limite, créer elle-même, se susciter, s’opposer à soi-même, des flux qui échappent à la conjugaison, c’est-à-dire, qui ne se laissent pas axiomatiser, qui ne sont pas axiomatisables. Qu’est-ce que c’est, les quatre grands flux rebelles ? Il y a qu’à voir les déclarations des grands capitalistes, ils le disent tout le temps, par exemple : discours de McNamara à la Banque Mondiale, tout ça, ils reviennent tout le temps là-dessus : les quatre grands flux, n’est-ce pas, qui… qui sont vraiment de nature indécidable du point de vue de l’axiomatique capitaliste, c’est : flux de matières premières, flux de matières alimentaires, flux de population, flux d’urbanisation - bidonville. Il faut s’entendre : en quel sens ils ne sont pas contrôlables ? Ça veut dire : en vertu de la nature de la limite, la limite immanente que le capitalisme crée, quitte à la déplacer constamment, ces flux, ces flux-là, sont toujours à la tangente de l’axiomatique du système et de quelque chose d’irréductible. On n’arrive pas à les axiomatiser. C’est fondamentalement des propositions qu’il faudra appeler « des propositions indécidables ». Pourquoi ? Parce que, c’est le système du capital qui les produit, c’est lui qui les produit exactement comme la faim au Brésil, telle qu’on l’a vue d’après Linhart la semaine dernière, hein ! C’est le système qui les produit, mais qui les produit comme sa propre limite. Il les produit comme sa propre limite, si bien que : ils résistent à l’axiomatisation. Alors, là, il y a… il y a vraiment quelque chose d’indécidable : qu’est-ce que ça va devenir, ça ?  Il y a quelque chose d’indécidable en quel sens ? C’est que, à ce moment-là, le capitalisme ne peut les récupérer perpétuellement que par des espèces de bonds. On l’a vu : c’est… l’espèce de formule, c’est la loi « dépréciation du capital existant » par rapport auquel ces flux n’étaient pas domptables, « création d’un nouveau capital » qui va tenter de se les approprier, ou de les contrôler. Mais, à peine la nouvelle création de capital s’est faite, que, des choses fuient à nouveau. Donc ces propositions indécidables, je dirais, c’est les lignes de fuite du système, et – je rappelle juste ce qu’on a vu à d’autres années – euh… qui est… si vous voulez, là… le point où, euh… un des points où je me sentirais vraiment mal à l’aise dans… dans une pensée marxiste euh… euh… « classique », si vous voulez, c’est que pour moi, encore une fois, un système ou un champ social, ne se définit pas par ses contradictions. Vous me direz : c’est presque pareil ; mais pas tout à fait ; pour moi, il se définit fondamentalement par ce qui fuit là-dedans, par ses lignes de fuite. Or à mon avis, les lignes de fuite, c’est pas tout à fait la même chose, c’est pas du tout la même chose que les contradictions. Or l’axiomatique du capital n’opère pas cette conjugaison des flux, sans en même temps susciter des flux qui ne cessent pas de lui échapper. Alors… encore une fois, c’est quatre niveaux : et c’est pas la recréation du capital, c’est pas la recréation d’un nouveau capital, qui va arriver au contrôle des flux, car la recréation du capital va porter son axiomatique sur un type de proposition particulier qui, lui, va être axiomatisé, par exemple : l’industrie nucléaire… très bien, mais, à travers ça, quelque chose d’autre va fuir. Alors ces lignes de fuite, évidemment, c’est… je dirais, à la limite la formule révolutionnaire, ce serait quoi si on rêve ? La formule révolutionnaire, si vous accordez, là – c’est… c’est juste pour fixer des notions, quoi, des termes, hein, c’est… euh… pour arriver à une espèce de minimum de rigueur, uniquement dans les mots –, je dirais : si… si vous m’accordez que, l’axiomatique, c’est vraiment : conjuguer les flux, c’est la conjugaison des flux, ou la conjonction généralisée des flux, je dirais : il faut distinguer la connexion et la conjugaison, et même les opposer. Aux conjonctions axiomatiques, il faut opposer les connexions. Les connexions, ce sont les rapports –alors, il faudrait définir ces types de rapports – : les rapports éventuels entre flux indécidables. Qu’est-ce que ça voudrait dire, ça : établir des rapports entre ce flux… qui ont comme commun… qui ont en commun, de tracer des lignes de fuite dans le système, et qui peuvent être des… des flux mais tout à fait différents ! Ça peut être – je prends, alors – ça peut être des flux de matériaux, ça peut être des flux… d’urbanisation, ça peut être des flux de femmes, ça peut être des flux euh… euh… de création artistique, etc., euh… Qu’est-ce que ce serait, des connexions ? C’est là que je reviens à ce thème – pour m’enfuir à nouveau dans les mathématiques, mais c’est pas pour mathématiser quoi que ce soit – lorsque certains mathématiciens opposaient aux prétentions de l’axiomatique ce qu’ils appelaient eux-mêmes un « constructivisme » ou un « constructionnisme », à savoir – et ils précisaient – un calcul des problèmes. Car enfin, il faut peut-être supprimer le mot « calcul » qui est trop… planifié, mais enfin : ces flux indécidables, ces propositions indécidables, ces lignes de fuite, qui sont indécidables en ce sens que : on ne sait pas du tout comment elles peuvent tourner, on ne sait pas quelle est leur charge révolutionnaire. Si ! Quelqu’un le sait, puisqu’elles sont pas tellement indécidables : ceux qui prennent la décision d’en faire une matière révolutionnaire, car cela est possible, ceux-là savent, ils savent pas s’ils l’emporteront, ils savent pas, hein. Mais enfin : c’est donc pas du tout de l’indécis, l’indécidable. L’indécidable, c’est le caractère objectif d’un certain type d’événement ou de flux dans le champ social. Et en effet, après tout, l’axiomatique capitaliste, c’est une axiomatique, mais ce qu’elle peut prévoir, c’est extraordinairement minuscule. Or je dis : si l’on accorde ces espèces de propositions indécidables constantes dans un champ social, est-ce qu’on peut dire que c’est… euh…  eh ben oui, il y aurait une réponse, là, on… on l’a vue la dernière fois : que ce serait ça, ce par quoi le tiers-monde opposerait une espèce de force de résistance à cette axiomatique mondiale ? Oui, on a vu pour quelle raison, en effet Samir Amin évalue les possibilités de résistance du tiers-monde, précisément en vertu de ceci que, à tous ces niveaux les flux de matière première, les flux alimentaires, les flux… y compris les flux de famine, les flux d’urbanisation-bidonvilles, constituent des propositions indécidables. Mais, ce sur quoi j’insiste encore une fois, ben, c’est ce que je disais tout à l’heure : c’est d’autant plus important pour nous, tout ça, que je crois à un vecteur dans cette axiomatique, par quoi la situation dans les pays dits du centre et la situation dans les pays du tiers-monde, bien sûr ne s’homogénéisant pas – ça... il ne s’agit pas d’une homogénéité – mais peuvent devenir à leur manière à elles, isomorphes. La tendance actuelle, si vous voulez… on avait dégagé une tendance propre à la situation du tiers-monde, et ça depuis longtemps, à savoir : l’existence fondamentale d’un travail de type néo-esclavagiste, en appelant « néo-esclavagiste » ce travail, qui est parfaitement… et qui appartient parfaitement au capitalisme, qui est suscité par le capitalisme, mais qui se définit même plus, et qui peut même plus être défini par la catégorie de salariat. Même quand il y a salaire, le salaire est tellement minuscule, ou le prix de la nourriture est tellement haut, que le type, il peut rien s’acheter : donc c’est même pas du salariat quand il y a apparence de salariat. C’est pas non plus des survivances archaïques, puisque c’est adapté au capitalisme le plus moderne, puisque ça se fait dans le milieu des grandes plantations capitalistes hautement industrialisées, ça se fait dans… des usines de pétrole – c’est comme le travail intérimaire chez Dassault, enfin… – euh… on ne peut pas dire que ce soient des survivances ou des archaïsmes : c’est des formes absolument adaptées à la situation, au capitalisme actuel, au capitalisme moderne. Cette poussée du travail noir, du travail de sous-traitance, du travail intérimaire, qui a été en Europe, encore une fois, pour la première fois analysée et signalée par les Italiens – et pourquoi par les Italiens ? Parce que les Italiens ont été la première économie d’un pays du centre à fonctionner sur cette base-là –, nous nous apercevons, dix ou vingt ans après, que ça nous vient. Et… ça nous vient en effet… Et on nous dit que c’est une crise : nous savons bien que c’est pas une crise. Nous savons bien que, là, quitte à prédire, euh… – et je m’aperçois que mais… que… tout ça est plein d’espoir – quitte à prédire, on sent bien que nous allons vers une abolition du salariat. Et ça voudra dire quoi, une abolition du salariat ? Ce sera évidemment pas la destruction du capitalisme, pas du tout, pas du tout, pas du tout. Le capital subsistera comme rapport de production, même si… il disparait ou même s’il prend une autre forme comme mode de production : le rapport de production sera encore le capital et déterminé par le capital. Le mode de production ne sera plus capitaliste, c’est-à-dire, ne consistera plus dans le salariat. Il consistera en ce qu’il faut bien appeler « néo-féodalisme » ou, plus exactement encore – parce que c’est pas la même chose : féodalité et esclavagisme, évidemment –, « néo-esclavagisme » ; et ce sera : le travail noir, le travail intérimaire, le travail de sous-traitance, qui ne sera pas spécialement euh… il y aura, il pourrait y avoir forme « salaire » maintenue, mais en fait, ça ne marchera plus comme ça, ça ne marchera plus du tout comme ça. Euh… vous me direz : comment ça marchera ? Eh ben… vous pouvez bien avoir coexistence de deux régimes, au niveau des modes de production, et on pouvait avoir « apparence de salariat », vous donnez un salaire de misère à un type, et puis en même temps, ce salaire de misère, vous le forcez par exemple à le dépenser dans des… comment qu’on appelle ça… euh… dans des boutiques… dans des boutiques de l’entreprise, euh… bien. Et, d’autre part, une partie du salaire aussi, au lieu d’être donnée en argent, sera donnée par exemple en repas gratuits, hein. D’autre part, ce ne seront pas des gens de l’entreprise, sous forme de salariés, puisque c’est un personnel mobile, vous voyez, encore une fois, l’article… on en on a parlé la dernière fois, mais euh… vous voyez le détail de l’analyse, là, dans ce que fait Dassault actuellement, récemment, mais encore une fois, en Italie, ça a été fait déjà depuis vingt ans. Dans les pays du tiers-monde, vous voyez, ou voyez… le peu, si vous vous rappelez, de ce que… les passages que j’ai lus du livre de Linhart, en Italie, et en… merde… en Amérique du Sud, il y a très longtemps que, euh, dans les grandes entreprises agricoles ou fruitières, il y a espèce de forme où, il y a un salaire de misère, et puis, euh… la boutique, la boutique de l’entreprise fruitière, par exemple, qui… qui donne des choses aux types et puis… quand la récolte est finie, bon, ils retournent dans leur bidonville, etc. On ne peut plus appeler ça du régime de salariat ; il faut appeler ça… tel que c’est : c’est un… il faudrait trouver ou bien un nom nouveau, ou bien dire : néo-esclavagisme parfaitement actuel. Dans l’expression « esclavagisme » il y a quelque chose de gênant, évidemment : c’est qu’on a l’impression que c’est encore une fois, une survivance. C’est absolument pas une survivance, c’est une forme tout à fait nouvelle, mais qui n’est plus le salariat. Et, alors… bon : je prends un exemple de connexion. Si je dis : bon… étudiants et tiers-monde, c’est la même chose, ça veut dire quoi ? « Étudiants et tiers-monde, c’est la même chose », ça veut pas dire que c’est la même chose, mais quitte à trouver une isomorphie révolutionnaire, puisque, il nous a semblé qu’il y avait une isomorphie des formes « État » par rapport à l’axiomatique, qu’est-ce qui définit des connexions révolutionnaires ? C’est que, les étudiants comme catégorie, euh… ont été aussi parmi les premières catégories à passer, à être entièrement marginalisées au sens de – et c’est pas fini – au sens de : travail de sous-traitance, travail a intérimaire, travail… à commencer par les postes dans l’enseignement, hein, où les formes de travail intérimaire ont pris très, très vite une importance énorme, énorme. Or je dis juste : quand le travail…– c’est pas du tout que le salariat me paraisse un régime… formidable : encore une fois, c’est pas ça qui m’intéresse –, je dis : la crise actuelle n’est pas du tout une crise, c’est… elle correspond exactement aux conditions de… actuelles, de la formation du nouveau capital. Et c’est pas un moment à passer, c’est plutôt… c’est le salariat qui a fait son temps. Euh… on va évidemment dans un monde complétement différent, qui à mon avis fait que – et c’est ça que je veux dire, quant à cette histoire de Samir Amin que je traîne : c’est pas au point pour moi, mais qui est ma seule réticence quant aux analyses de Amin – alors, d’une certaine manière, compte tenu des différences fondamentales, d’une certaine manière je crois que : la situation au centre et la situation à la périphérie, dans le tiers monde, tendront de plus en plus, non pas à s’homogénéiser…                                                                                                                               

 

III

Or les centres de décision constituent le centre, d’accord. Mais justement le centre devient de moins en moins géographique. Et c’est parce que le centre se déterritorialise que l’acception territoriale qu’ils avaient, centre et périphérie, tend à perdre sa pertinence, et que la situation au centre géographique et à la périphérie géographique/tiers monde, tendent à devenir ou tendront à devenir de plus en plus isomorphes. Or je dis, dans le cas des propositions indécidables, je dis : c’est évident qu’il y a là la chance d’une… de ce que j’appelle, si vous retenez cette… différence terminologique, de ce que j’appelle la chance d’une connexion, d’une connexion révolutionnaire, ou d’une connexion qu’on appellerait techniquement : une « connexion problématique », par opposition aux conjugaisons. Car enfin, il faut pas trop pleurer sur le salariat puisque : quel a été le grand coup réussi par le capitalisme récent ? Le grand coup réussi par le capitalisme récent, depuis la Révolution Russe, ça a été, évidemment, l’intégration du prolétaire européen à l’entreprise d’exploitation mondiale, à savoir : le prolétaire européen du centre était pris dans un système justement de l’axiomatique, qui faisait que bon gré mal gré, et de plus en plus de bon gré, il participait activement à l’exploitation du centre, soit parce que, euh… industrie d’armement, euh… soit encore sous des formes plus directes, mais la compromission du prolétariat européen à l’exploitation du tiers-monde est un fait qui explique précisément tout ce qui a fait pour nous tout ce temps de problème quant à l’attitude des syndicats de tout temps, puisque, les syndicats géraient les intérêts d’un prolétaire européen qui euh… s’était tout à fait résigné – voyez, un livre très intéressant par exemple à cet égard : comment le prolétariat américain a été pris dans… une participation très active à la Guerre du Vietnam, euh… c’est un livre de Baran , Baran : b, a, r, a, n, et Sweezy , s, w, 2 e, z, y, euh… et ça s’appelle quelque chose comme Le capitalisme monopolistique. Or… ça je dirais : la manière dont le prolétariat occidental européen, et américain, a été déterminé à participer activement à l’exploitation, c’est précisément le cas d’une conjonction axiomatique. Ça a été, à force de faire des axiomes pour la classe ouvrière, etc., ça a été toute la tendance social-démocrate, ça a été… enfin, ça a une longue histoire, dans l’Europe et en Amérique. Une connexion révolutionnaire, par opposition à une conjugaison ou conjonction axiomatique, ce serait comme le mouvement… pas inverse, c’est pas des mouvements logiques, simplement c’est… lorsque se ferait ou lorsque naîtrait la chance d’une alliance entre le tiers-monde exploité et une classe de travailleurs au centre, qui ne serait plus exactement prise dans le régime du salariat. Alors je dis : pourquoi… est-ce que c’est simplement une manière de rigoler, quand les Italiens, là, ont dit : c’est nous, les Indiens ? Ou est-ce que, d’une certaine manière… euh… d’une manière infiniment plus tragique, lorsque le terrorisme allemand s’est comme… vécu dans une espèce de connexion avec la guerre du Vietnam, et que tant, tant, tant d’ambiguïtés sont venues de là : est-ce que c’est pas… est-ce que ça a pas été les… les premières ébauches, ou, au besoin, les premières ratés pour l’élaboration d’une connexion de ce type ? Mais ce que j’appelle l’ensemble des propositions indécidables, c’est : dans la suscitation, dans l’opération qui… par laquelle le capitalisme ne cesse pas de susciter des flux à proprement parler indécidables, la possibilité que s’établissent des connexions entre une situation qui tend à s’uni… pas s’homogénéiser, encore une fois, mais euh… prenons ce mot pour plus de simplicité : qui tend à s’homogénéiser au centre et à la périphérie, et à constituer là une espèce de matériau révolutionnaire possible. Voilà ma première re… ma cinquième, enfin dernière et que je vais laisser en blanc, parce que je l’avais traitée il y a trois ans, donc – et que les espoirs se sont tellement confirmés depuis –, donc je la dis pour mémoire, parce qu’on va se coucher, on va… on a assez, voilà : c’est, euh… le fait, le fait fondamental de la poussée, et du développement, et de l’activité des minorités. Et, qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Eh ben, ça veut dire quelque chose, il me semble, de fondamental, n’est-ce pas, dans à la fois tous nos espoirs et... presque tous les, euh… tous les autres… toutes les autres dimensions sont suspendues à ce dernier article, à savoir : le développement des minorités ou des mouvements dits "minoritaires". Et pourquoi est-ce que… pourquoi ? C’est que… l’État-nation, ça va de soi… quelle heure il est ?

[Réponse Inaudible]

Deleuze : Oh lala, je termine à dix-huit, hein ! Alors… j’en ai plus pour… alors… vous comprenez, ça va aller très, très vite : euh… l’État-nation, c’est évidemment, euh… tous les États-nations se sont constitués par une espèce d’écrasement de ce que on… on a appelé, parfois « mouvements nationalitaires ou minoritaires ». Il n’y a pas d’État-nation… si les États-nations s’appellent et se réclament d’une nation, c’est précisément parce qu’ils se sont constitués par cette espèce de surcodage de tous les mouvements nationalitaires. Bon. On a pu considérer longtemps, peut-être, dans le premier capitalisme, que les mouvements nationalitaires étaient écrasés et que, à la place s’étaient établis des États-nations irréversibles. Or, je tiens à distinguer ou à rappeler que, on avait distingué ici, il y a quelque temps, trois notions très différentes : les majorités, les minorités, et aussi les mouvements minoritaires. Et ce qui m’importe, c’est que « minorités » et « mouvements minoritaires », c’est pas du tout la même chose. « Majorité », c’est pas difficile, c’est pas difficile à définir : je dirais d’une majorité que c’est un ensemble qui est adéquat à son propre critère, c’est ça une majorité. Ça paraît… ça paraît idiot, mais c’est très… c’est… c’est très bien, c’est très vrai. Euh… vous voyez, c’est… c’est du niveau des concours : quand on nous dit dans les concours – d’ailleurs c’est complètement illégal, c’est… mais… c’est… forcément, c’est illégal –, on nous dit dans les concours : dites votre avis sur ceci, euh… dites quelle est par exemple la dame qui vous paraît la plus jolie, ou bien l’œuvre d’art la plus belle, alors vous gagnerez, mais vous gagnerez à condition à ce que votre choix coïncide avec celui des autres ; sinon vous ne gagnerez pas. Vous voyez l’escroquerie, puisque on vous pose deux questions à la fois : dites ce que vous préférez, mais on vous dit : attention, hein, il faut préférer ce que les autres préfèrent, parce que sinon tu vas perdre. Alors on se dit : ah bon, alors… et euh… est-ce qu’on me demande… euh… ce que je préfère, ou ce que mon voisin préfère ? C’est une situation de tension. La majorité c’est ça, exactement : c’est un ensemble qui renvoie à son propre critère, en ce sens que : fait partie de la majorité, ce qui représente le critère d’après lequel on a préétabli la majorité. Qu’est-ce que c’est que la majorité, euh… dans nos pays du centre ? La majorité, c’est : Européen, adulte, blanc, mâle, mâle… quoi ?

Voix masculine : Inaudible

Deleuze : ah non ! Ah ben non, ah ben ! Voyons ! Euh… voilà. Au niveau de l’ouvrier même, qu’est-ce que c’est ? Euh… il y a une phrase que j’aime bien dans un texte de Yann Moulier. Il dit : ben oui, le critère… le critère retenu par les syndicats, ça a été : ouvrier qualifié, blanc, de plus de trente-cinq ans, etc. Bref, c’est : l’homme quelconque. C’est exactement ça que Joyce appelait Ulysse. Ulysse, c’est-à-dire : personne. C’est l’homme quelconque. Comme dit Ezra Pound, avec esprit, c’est l’Européen moyen, sensuel, habitant des villes, honnêtement sensuel, habitant des villes, etc. Vous avez un critère de majorité : ben, c’est évident que tous les hommes blancs, mâles, adultes, comptent deux fois : une fois dans le critère, une fois dans… l’ensemble. Bon, voilà ce que c’est une majorité, hein, je crois. Une minorité, c’est quoi ? Ben, c’est un sous-ensemble. Une minorité, c’est un sous-ensemble : pas difficile. Comment il est défini, le sous-ensemble ? Par opposition avec les critères de majorité. On dira « une minorité » alors, par opposition à « mâle » qui est un critère de majorité, ce sera « femme », ou « enfant ». Non, ah ben non : pas le contraire de « mâle » ! [Rires] Par opposition à « adulte », ce sera « enfant ». Par opposition à mâle, ce sera… « femme » – oui, que je ne me trompe pas –, par opposition à… oui… voilà, par opposition à « blanc », ce sera « noir », « jaune », tout ce que vous voulez, par opposition à… à « ouvrier qualifié », ce sera « OS », enfin, tout ça. Voilà, ça, vous avez une minorité. Remarquez qu’on retrouve pleinement notre axiomatique, à ce moment-là. Une social-démocratie se définit par ceci qu’elle vous foutra autant d’axiomes que vous voudrez – enfin, avec des limites – pour les minorités, à savoir les sous-ensembles. Ah, vous voulez des axiomes pour les enfants ? Ben, on va faire des maternelles, d’accord. Vous voulez des axiomes pour les femmes ? Bon, d’accord, l’avortement, bon d’accord, tout ça, dans certaines limites, parce qu’il faut pas exagérer, mais il y aura des axiomes, hein ! On appellera « totalitaires » au contraire, ceux qui refusent les axiomes pour les sous-ensembles, ils ont qu’à aller se faire voir, bon. C’est ça une minorité. Qu’est-ce qu’il faut appeler un mouvement minoritaire ? C’est : ni l’un ni l’autre. Chacun sait que les minorités meurent. Soit des sous-ensembles dans lesquels on les insère, soit des sous-ensembles qu’ils se fabriquent eux-mêmes… qu’elles se fabriquent elles-mêmes. Elles sont foutues, quoi, elles sont foutues soit parce qu’elles font une opération à la lettre de reterritorialisation, soit parce qu’elle sont, comme on dit, « intégrées » dans un système, dans une espèce d’axiomatique, hein, bon. Qu’est-ce qui définit un mouvement minoritaire ? Hein, c’est ce que j’avais essayé de dire une autre fois, donc là, je résume très, très vite, avant qu’on se quitte, c’est… euh… c’est la détermination vraiment, là aussi d’une ligne de fuite, à savoir : le mouvement minoritaire, par opposition à la minorité, c’est pas un ensemble, c’est un devenir. C’est un devenir, bon, eh ben alors, qu’est-ce que c’est, euh… euh… : « femme » comme mouvement minoritaire ? Ben, c’est le devenir-femme. C’est pas un sous-ensemble, c’est le devenir-femme. Mais qui c’est qui devient femme ? Eh ben, la réponse toute simple, c’est que ce qui devient femme d’abord, c’est les femmes. Ben oui, et… c’est les femmes qui ont à devenir femmes, parce que c’est… c’est elles seules qui sont en bonne position pour le devenir. Euh… mais… si, au contraire, on considère « être femme » comme la propriété d’un sous-ensemble, c’est évident que c’est foutu. Euh… elles ont l’espèce de secret ou d’exclusivité, ou d’exclusivité relative d’un devenir, mais pas du tout la propriété d’un état. Bon. Donc, un mouvement minoritaire, c’est le tracé d’un devenir, et c’est exactement la même chose que dire : le tracé d’une ligne de fuite. Or, c’est pas la constitution d’un sous-ensemble, et en même temps que je dis : les femmes ont à devenir femmes, puis c’est pas tout : euh… le Black Panthers le disaient très bien : les noirs, ils ont à devenir noirs, c’est pas fait du tout… pas fait. Au contraire, parce que si : être noir, ça… c’est… comme était leur papa, ben non, au contraire ; si les Black Panthers ont eu un rôle et ont eu une importance fondamentale, c’est, que précisément, ils ont lancé, là, ce thème, cette espèce de… de connexion révolutionnaire, à savoir que les noirs avaient à devenir noirs, et que c’était ça, que c’était ça déjà l’activité fondamentale, que sinon ils seraient un sous-ensemble, une minorité, bon. Donc, il s’agit pas, ni de prendre la majorité, c’est pour répondre à la question : qu’est-ce que… comment expliquer que ça ait toujours si mal tourné ? Evidemment dès qu’on veut prendre la majorité, c’est la catastrophe : il s’agit, ni de réclamer un statut de minoritaire, ni de prendre la majorité. Il s’agit de tracer ces lignes de fuite où quelqu’un, quelqu’un, collectivement ou personnellement, se lance dans un devenir. Devenir noir des noirs, devenir femme des femmes, devenir juif des juifs, etc., etc. : bon, ben, c’est pas fait. Pas sûr que ce soit en… en… en étant par exemple pieux, que les juifs deviennent juifs, je suis pas sûr, hein ! Alors [ ?] vous comprenez ? Alors, j’ajoute tout de suite : mais si, c’est ça. Si même le noir a à devenir noir, si même le juif a à devenir juif, qu’est-ce que ça veut dire ? Mais la conséquence pour nous est fondamentale ! C’est que nous aussi. Si le noir a à devenir noir, c’est que : cette opération, ce devenir est inséparable d’un devenir coexistant par lequel le blanc aussi a à devenir noir. Pas de la même manière : ce sera pas le copier. Il a à produire son propre devenir noir. Quelque chose qui… qui, si vous voulez, culmine si vous consentez à l’idée que, dans ce cas, c’était pas tout à fait de la poésie ou des mots, dans l’espèce de grand cri de Rimbaud : oui, je suis un nègre ! « Oui, je suis un nègre ! », c’est-à-dire ça : seul un blanc, qui se lance dans une espèce de devenir. Alors, le devenir-noir du noir a comme corrélat un devenir-noir possible éventuel du blanc : le devenir-femme de la femme, a pour corrélat nécessaire, indispensable, un devenir- femme de l’homme. Or ça, les Anglais et les Américains l’ont tellement compris, et euh… c’est pas en faisant les travelos que… qu’on devient femme quand on est un homme, c’est par des… c’est sans doute par leur… des modes d’écriture, dont les romanciers Anglais et Américains ont déjà… par des manières de vivre, par une affectivité, par toute une affectivité. Ce que je dis immédiatement – je le dis avant que vous me le disiez – a un aspect évidemment dégueulasse, parce que ça semble vouloir dire : vous comprenez, ah ben oui, on le voit venir, vous pourriez me dire, il faut que tu ramènes avec ton double devenir, tu ramènes finalement, euh… une espèce de maternage par le blanc, l’homme. Si le devenir-noir du noir, s’accompagne par un devenir-noir du blanc lui-même, on dit : c’est louche, alors il faut qu’il y ait un blanc qui se lance dans cette tentative, sinon le noir, il pourrait pas tout seul ! Je veux pas dire ça, je veux dire : il faut que des connexions s’établissent, il s’agit pas du tout d’un maternage… ça peut tourner en maternage, ces espèces d’alliance. Alliance entre quoi et quoi ? Ce serait ça, une connexion : ça veut dire que, il faut que simultanément et de deux moyens différents, un blanc européen ou américain, par exemple – ou des – sorte de son ensemble majoritaire suivant une ligne de fuite, et que simultanément, un non-blanc, un non-mâle, etc., sorte de son ensemble de minorité, suivant une autre ligne de fuite… Une des plus belles phrases de Faulkner, c’est dans L’intrus, c’est, il fait dire à un personnage : eh ben oui, après la Guerre de Sécession, euh… non, av… euh… avant la Guerre de Sécession, euh… nous autres blancs, euh… – fait dire Faulkner – on n’avait que… que un choix comparable à celui qu’il y a eu au moment de… euh… la Seconde Guerre Mondiale, à savoir : il fallait bien que, nous autres blancs, ou bien nous devenions noirs – enfin cette formule dans Faulkner, elle est… elle est bonne pour nous, au point de notre analyse –, ou bien nous devenions noirs, ou bien que nous nous retrouvions comme des fascistes. Oui, ça me parait la formule, toujours, ça. Ça veut pas dire que il faudra un blanc pour chapeauter, pour patronner le devenir-noir des noirs, ou le devenir-femme des femmes, ça veut pas dire ça du tout. Ça veut dire que c’est en même temps que, un mouvement minoritaire se compose comme ayant deux têtes dissymétriques : une tête par laquelle quelque chose fuit de l’ensemble majoritaire, et quelque chose en même temps fuit de l’ensemble minoritaire. En d’autres termes, le mouvement minoritaire, c’est un devenir qui passe entre les deux ensembles : l’ensemble de minorité, et l’ensemble de majorité. C’est pour ça : le mouvement minoritaire ne s’identifie pas à un ensemble minoritaire ; on voudrait qu’il s’identifie à ça, on ne peut pas. En fait il fait tache d’huile, il fait tache sur le blanc lui-même, il fait tache sur l’homme lui-même, etc. Ceci dit, bon, c’est ça, une connexion. En d’autres termes, le devenir est toujours un double devenir. On ne peut pas aller plus loin dans les raisons d’espérer, à moins que… voilà… à la rentrée. C’est la vraie [?] Euh… à moins, à la rentrée, suivant votre goût – là, on n’en peut plus, j’imagine – euh… mais on peut faire une séance sur tout ça, si vous avez des choses à ajouter.

[Brouhaha]

Deleuze : Des petites feuilles jaunes ? [?]…                                          

 

Lectures in this Seminar

A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 01
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 02
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 03
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 04
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 05
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 06
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 07
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 08
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 09
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 10
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 11
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 12
A Thousand Plateaus V: The State Apparatus and War-Machines II / 13